Poésie sonore, poésie numérique
REPÈRES  > La poésie numérique existe-t-elle ? 
L’impensé du lecteur

Si les mots sont menacés, si la création est concentrée dans un programme que seule la machine peut comprendre et interpréter, y a-t-il encore dans les œuvres de poésie numérique quelque chose à lire, y a-t-il encore une place pour un lecteur ? La lecture de la poésie a toujours été une lecture particulière, très différente de celle des romans, par exemple. La matière charnelle des mots y fonde pour une large part le plaisir de la lecture. De ce point de vue, le recours au multimédia ne fait qu’amplifier cette caractéristique. Mais quand le lecteur se fait spectateur, son rapport à la poésie en est changé. En tranchant le lien qui, depuis des siècles, assujettissait le poème à la page et favorisait une lecture itérative, la poésie numérique soumet le poème au temps de sa consommation, elle se « produit » dans un espace-temps qui n’est plus celui de la lecture. Ce faisant, elle se rapproche de la poésie orale, mais sans pour autant rétablir le lien de coprésence entre l’artiste et les spectateurs que favorise la réunion dans un même espace. C’est sans doute la raison pour laquelle de nombreux poètes produisent des œuvres destinées à être vues dans des lieux publics, projetées sur de grands écrans ou insérées dans des installations. Pour la même raison, la poésie numérique est amenée à rechercher le contact avec son public dans des manifestations, colloques, séminaires ou conférences internationales, comme E-poetry1, qui offrent aux créateurs l’occasion de présenter et de commenter leurs œuvres.
L’interactivité peut-elle remplacer la lecture ? Permet-elle d’associer le lecteur de façon active au processus de production de l’œuvre ? La question a souvent été débattue. Elle est au cœur de toute poésie numérique, sauf à vouloir réduire celle-ci à un agencement gouverné par les seuls algorithmes et l’aléatoire. L’interacteur fait pleinement partie du dispositif numérique, il fait système avec l’œuvre par ses réactions et ses propositions. Sa participation est sollicitée par l’auteur. Dans de nombreuses œuvres, il ne se passe rien tant que la souris, le clavier ou le capteur n’ont pas transmis à la machine une information venue de l’extérieur. Mais s’agit-il d’une vraie participation ? À la différence des jeux vidéo, dans lesquels l’interacteur a le sentiment d’agir sur le déroulement d’une histoire, ou la réussite d’un défi, la poésie numérique ne peut laisser à son lecteur qu’une intervention faible dont il ne sait même pas bien souvent quel effet elle produira. Car si le lecteur, associé plus étroitement à l’écriture, devenait scripteur à son tour, comme dans le Livre des Morts2 de Xavier Malbreil, l’œuvre ne serait plus interactive, mais participative. Le lecteur n’étant pas lui-même programmeur, il ne peut que servir de déclencheur ou de fournisseur de matériaux au programme informatique qui gouverne l’œuvre.

Le Livre des Morts.

Certains auteurs, comme Patrick Burgaud dans Florence Rey3, font de ce rôle subalterne la métaphore d’une thématique du désarroi, de l’errance ou de la quête. Mais d’autres n’hésitent pas à réduire la place de l’interacteur à la portion congrue et traitent avec désinvolture le malheureux lecteur qui n’aura jamais accès à ce qui se joue à ses dépens dans le programme. Il semble qu’il y ait, chez certains auteurs, une fascination pour la machine, pour son langage et son autonomie au détriment du lecteur. Philippe Bootz a ainsi théorisé une esthétique de la frustration du lecteur tandis qu’Alexandre Gherban a pu soutenir que « l’ordinateur ne sert qu’à vérifier que ça marche ».




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