Savoir lire un poème et l’apprécier pour sa sonorité ne se fait pas toujours spontanément. Il est donc important de montrer aux élèves que ce qui oppose la poésie à la prose n’est pas seulement le vers, qui se voit, mais avant tout les effets sonores, qui apparentent la poésie à la chanson. Le chant accompagné à la lyre est d’ailleurs l’origine de la poésie lyrique, adjectif dont l’antonyme, prosaïque, sans désigner tout à fait ce qui est en prose, dénote une manière grossière de s’exprimer. « Le pont Mirabeau » d’Apollinaire met en avant de forts effets rythmiques propres à faire sentir les subtilités de la musicalité. On essaie de faire émerger quelques remarques sur la tonalité du poème, à partir des principales figures. Un faisceau d’éléments montre que le poète exprime la tristesse qui suit la fin de l’amour : l’anaphore sur « L’amour s’en va », la comparaison de l’amour et du fleuve qu’on ne peut que regarder fuir (« l’amour s’en va comme cette eau courante »), puis du fleuve et du temps qui fuit sans qu’on ait de prise sur lui (« les jours s’en vont je demeure »), donnent au poème un ton mélancolique. La première strophe évoque même le regret : « La joie venait toujours après la peine » comme s’il s’agissait d’une chose révolue, ce que confirme la dernière strophe (« Ni temps passé / Ni les amours reviennent »). À la première personne du pluriel (« nos amours », « nos bras ») se substitue celle du singulier (« je demeure ») qui porte ce sentiment de tristesse dont relève le poème. Tous les éléments du lyrisme sont là : un poème, un poète qui exprime ses sentiments profonds… et pourtant, il manque à ce recensement ce qui est au fondement du lyrisme : la musicalité, qui est ce que la poésie a hérité de la lyre grecque. Pour que son importance soit perçue à sa juste valeur, on propose aux élèves d’écouter Apollinaire réciter son propre poème, dans l’un des rares enregistrements qui nous restent.
« Le pont Mirabeau » dit par Apollinaire – © Gallimard
On recueille alors les impressions des élèves. L’enregistrement est étonnant, car le poète chante son poème plutôt qu’il ne le récite, sur un rythme lent et un ton monocorde. C'est la manière habituelle de réciter à l’époque d’Apollinaire mais elle est à l’opposé de ce que l’on apprend aujourd’hui aux élèves, qui doivent au contraire produire une lecture expressive des textes, où le sens est privilégié par rapport au rythme. On pourra alors se proposer de réfléchir à la meilleure manière de lire un poème à haute voix. Pour cela, on tente de repérer, dans « Le pont Mirabeau », les effets de rythme ou de sonorité les plus sensibles (qui sont apparus notamment en écoutant Apollinaire). Parmi ceux-ci, notons particulièrement :
– l’absence de ponctuation, qui invite à se fonder sur le seul sens pour définir l’intonation. Celle-ci sera d’autant plus subjective que le poème résiste à une syntaxe traditionnelle de type sujet, verbe, complément. On a au contraire ici d’étonnantes inversions (« … coule la Seine / Et nos amours » ; « … passe / Des éternels regards l’onde si lasse ») et une opposition forte à l’intérieur d’un vers, qu’aucune ponctuation ne confirme : « Les jours s’en vont je demeure » ;
– le mètre inhabituel des strophes (10, 4, 6, 10) et du refrain (7, 7) : dans chaque quatrain, les deuxième et troisième vers s’additionnent pour devenir un décasyllabe comme le sont les premier et quatrième vers. Apollinaire joue sur ces deux vers, qui sont tantôt un vers coupé en deux artificiellement : « Tandis que sous / Le pont de nos bras passe… », tantôt deux vers véritablement indépendants : « L’amour s’en va / Comme la vie est lente », mais qui, justement parce qu’ils forment un décasyllabe, s’entendent comme un seul vers, de sorte qu’on a l’impression ici que le « comme » est un adverbe comparatif à l’instar du vers précédent, ce qui crée un effet de sens inattendu ;
– la diérèse sur « violente », qui reprend de manière tout aussi inattendue « vie est lente » au point que seul un son vocalique diverge entre les deux expressions, ce que l’on mettra en évidence avec l’alphabet phonétique international ;
– les répétitions ou échos : « L’amour s’en va » et « Les jours s’en vont » ; « Passent les jours et passent les semaines » et « Vienne la nuit, sonne l’heure… » ;
– les enjambements surprenants : celui des deuxième et troisième vers cités plus haut, mais aussi celui des vers 9 et 10 ;
– la fréquence des voyelles nasales accompagnant les rimes en  : pont, s’en vont, mains, restons, onde, courante, lente, violente, temps. Elles ont pour effet d’accentuer la monotonie, et donc la mélancolie du texte, tout en rappelant l’eau qui coule, le temps qui passe, l’amour qui ne revient pas…
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