Poésie sonore, poésie numérique
EN PRATIQUE  > Quand la poésie s'anime 
Un poème de Victor Hugo animé

Ce travail sur les lettres se poursuit avec le poème « Le mot » de Victor Hugo, porté à l’écran par le Club des poètes1. Le mot dont il est question n’est pas choisi au hasard : on annoncera seulement, pour le moment, qu’il s’agit d’« un mot désagréable » dit à propos et à l’insu de quelqu’un, et qui revient à ses oreilles. Nul doute que les élèves trouveront une situation similaire dans leur expérience personnelle et prendront ainsi conscience du pouvoir que peut avoir un tel mot. Après ces préliminaires, et avant de présenter l’animation aux élèves, il est préférable de faire une première lecture du texte, qui en éclaircira les points difficiles.

Le mot

 
 
 
 
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Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites !
Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes ;
Tout, la haine et le deuil ! Et ne m'objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas.
Écoutez bien ceci :
                                   Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l'oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d'une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu.
Ce mot que vous croyez qu'on n'a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l'ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle :
– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l'aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et cætera
Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l'étage ; il a la clé,
Il monte l'escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive et, railleur, regardant l'homme en face,
Dit : « Me voilà ! Je sors de la bouche d'un tel. »

Et c'est fait. Vous avez un ennemi mortel.

Victor Hugo, extrait de « À ceux qui font de petites fautes », paru dans Toute la lyre.
Un point de grammaire pour comprendre le texte
Si le début du texte se comprend facilement après l’introduction qui a été faite (et après une courte mise au point de vocabulaire, notamment pour haine, deuil et objecter), quelques questions d’ordre syntaxique ou stylistique assureront la compréhension des longues phrases qui suivent.

Quelle est la fonction du groupe nominal « un mot désagréable à quelque individu » (v. 12) ?
La réponse à cette question mettra en évidence le fait que le groupe nominal est complément d’objet direct à la fois de « dites » (v. 8) et de « murmurez » (v. 10), car le poète évoque deux variantes du même acte d’énonciation. C’est aussi l’occasion de soulever le fait que le à de « à quelque individu » a le sens de « envers » (« à quelque individu » n’est pas un complément de « dire » ou de « murmurer », comme le pensent souvent les élèves).

Quel est le sujet de « court » (v. 15) ?
Il peut être difficile de repérer ce sujet, qui court deux lignes plus haut (« Ce mot », v. 13) et qui est éloigné du verbe par deux propositions relatives. On voit à cette occasion que « Ce mot » est aussi sujet des verbes qui suivent : « part, bondit, sort de l’ombre ». Ces verbes de mouvement produisent une personnification du mot ; celui-ci, devenu autonome, échappe alors à son auteur, d’une manière incontrôlable marquée par une gradation dans le mouvement.

Les autres procédés de la personnification
La suite du poème repose sur cette personnification du mot. On pourra en relever toutes les formes : non content de courir, il développe aussi une sorte d’intelligence (« il connaît son chemin », il va « droit chez l’individu dont vous avez parlé »), il est affublé d’attributs humains comme les pieds et les mains (v. 17) et devient lui aussi un véritable citoyen, avec son « passeport en règle ».
Une progression infernale facilite alors toujours davantage l’arrivée du mot vers la personne qui ne devait pas l’entendre : au-delà de la comparaison avec un humain, « il prendrait des ailes, comme l'aigle » (v. 19) ; il « passe l'eau sans bateau dans la saison des crues » (v. 22) et pour comble, « il sait le numéro, l'étage ; il a la clé ». On demandera enfin à un élève d’expliciter la fin du texte, afin de vérifier que tous ont bien compris l’histoire et sa morale.
Du poème imprimé au poème animé et interactif
On se retourne alors vers les ordinateurs, pour consulter la version animée du poème réalisée par le Club des poètes2.



Dans un premier temps, les élèves regardent librement le poème. Lorsqu’ils en ont compris le principe, ils devront mettre en évidence l’intérêt de cette version numérique en répondant par écrit à quelques questions.

Le mot
1. Par quels procédés nouveaux le poème animé personnifie-t-il le mot ?
2. L’adjectif « désagréable » est particulièrement mis en valeur. Comment ?

Lorsque les élèves ont terminé, les réponses sont mises en commun pour la correction. Par rapport au poème de Hugo, la version animée ajoute deux nouveaux procédés pour contribuer à la personnification du mot : le premier consiste à dessiner le mot comme un personnage, en partant, comme seule matière graphique, des trois lettres du mot mot à la manière des animaux du Bembo’s zoo :

Le mot « mot » fabriqué avec un M, un O et un T.


Le second procédé consiste à faire parler ce personnage (comme le fait Hugo dans le dernier vers), grâce à une bulle de bande dessinée :

« Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel. »


Le mot ainsi révélé est un mot désagréable : le poème animé entend le faire savoir, en mettant doublement en valeur cet adjectif. Le premier procédé utilisé pour cela est l’interactivité : le poème s’arrête au moment de qualifier le mot et propose au lecteur de choisir lui-même dans une liste l’adjectif qui convient. Mais, par ironie, ou par humour, la liste ne contient que quelques antonymes : charmant, merveilleux, adorable, intelligent. Heureusement, le lecteur ne parvient pas à cliquer dessus, car au passage de la souris il est détrompé : « Vous n’avez pas dit ce mot-là ! ». Il faut finalement cliquer sur Le Mot (le personnage) pour découvrir la suite. Si la compréhension du poème était jusque-là spontanée, ce temps d’arrêt assure une compréhension réfléchie des adjectifs employés.
Enfin, si l’on n’est pas bien certain de l’horreur qu’inspire ce mot, un second procédé de mise en valeur ne manquera pas de l’évoquer. En effet, le mot « désagréable » qui s’affiche enfin apparaît dans une police de caractères pleine de brisures, toute tordue vers le bas (bossue ?), dans un vert presque fluorescent qui jure avec un fond déjà peu harmonieux allant du rouge au vert kaki.




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