 |
| Poésie sonore, poésie numérique |

Collège / Lycée
|
 |
|
|
La poétique du programme
|
|
|
L’importance du travail de programmation nécessaire à la poésie numérique, quand bien même celle-ci se contenterait des mots, ainsi que l’introduction de l’interactivité dans l’œuvre poétique conduisent à s’interroger sur le déplacement de la position auctoriale du poète. Car les textes produits à l’écran, dans la mesure où ils ne sont pas la simple reproduction de textes écrits par l’auteur mais le résultat d’un agencement programmatique complexe géré par la machine, ne sont jamais totalement maîtrisés par leur créateur. Le texte lu par le lecteur n’est pas le texte écrit par l’auteur. Il y a entre les deux un dispositif informatique qui s’interpose et produit en sortie à l’écran une information construite à partir des données reçues en entrée. Si bien que l’auteur est le premier lecteur d’un texte qu’il découvre au moment de sa production par l’ordinateur. Cette situation originale résulte des caractéristiques des programmes informatiques qui les distinguent radicalement des expériences de poésie-vidéo. La vidéo, en effet, enregistre une fois pour toutes la création de l’auteur. Chaque projection de l’œuvre est donc identique aux autres. Le poème-vidéo est un objet stable, prévisible et reproductible. Cette vidéo peut aujourd’hui être numérique et lue sur un ordinateur, elle n’en demeure pas moins immuable et donc maîtrisée par son concepteur. Dans la poésie numérique, le poète se fait ingénieur. Sa création se déploie dans la conception du programme et non pas dans les productions que celui-ci engendre. Il y a dans toute production informatique une part de hasard ou plus exactement d’aléatoire, cette fonction qui assure la variabilité des productions. Par définition, cette fonction n’est pas maîtrisable. L’auteur est ainsi conduit à déplacer l’objet de sa création non plus sur les textes, mais sur les algorithmes qui les produisent. Autrement dit, ce qui est en jeu dans la poésie numérique, ce n’est plus le poème, mais la poétique comprise comme la construction par un auteur d’un ensemble de règles. N’est-ce pas là ce que Valéry appelait déjà de ses vœux quand il écrivait : « C’est une révolution, un changement immense, qui était au fond de mon histoire : c’est de reporter l’art que l’on met dans l’œuvre, à la fabrication de l’œuvre. Considérer la composition même comme le principal, ou la traiter comme œuvre, comme danse, comme escrime, comme construction d’actes et d’attentes. Faire un poème est un poème1 » ? L’œuvre d’Alexandre Gherban est de celles qui ont exploré le plus loin cette voie. Dans La Colonie2, des formes programmées s’animent à l’écran, communiquent entre elles et avec le lecteur, prononcent parfois des syllabes ou affichent des mots dans une langue inconnue. Ce qui se passe sur l’écran n’est que la manifestation sensible d’une esthétique tout entière contenue dans le programme.
 La Colonie (copie d’écran).
© Alexandre Gherban. |
C’est sans doute pour la même raison que les générateurs de Jean-Pierre Balpe affichent sur l’écran en gros caractères, sans signification pour le lecteur autre que celle de lui indiquer qu’il se passe quelque chose, les noms des variables que le programme utilise dans le temps de la génération de l’œuvre.
|
|

|
|
|