Une épreuve
Au péril de sa vie, Daniel Grandclément a franchi le golfe d’Aden sur une barque de fortune pour partager le sort de migrants illégaux somaliens et éthiopiens voulant gagner le Yémen, martyrisés par leurs passeurs. Son reportage rediffusé dans Thalassa a reçu récemment le Grand Prix du FIGRA 2008 (Festival international du grand reportage d’actualité). Comment une telle expérience se retrouve-t-elle dans les images ? D’où ce reportage tire-t-il sa force documentaire ?
 © France 3 Thalassa / DGP productions |
Le fait que les images puissent nous parvenir est déjà en soi le fruit d’un enchaînement de circonstances pleines d’effroi. Le reporter et ses compagnons d’infortune seront forcés de quitter la barque en pleine nuit au large des côtes yéménites, les passeurs somaliens craignant d’être appréhendés s’ils s’approchent trop près. Sauvée par une pochette étanche avec son passeport et une carte bancaire, la cassette vidéo aurait pu être saisie par la police yéménite. Le reporter lui-même a été menacé plusieurs fois d’être jeté à la mer par les passeurs alors qu’il filmait. Interdiction lui était faite de filmer les passeurs sous peine de mort… Etc.
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Même si nous avons pu apercevoir parfois au journal télévisé des barques surchargées d’hommes, notre perception de la réalité est transformée par la survenue de ces plans : ils viennent donner un visage humain aux « informations ». Cette fois, nous ne sommes pas sur la vedette de la police des frontières, en surplomb et en sécurité, mais nous sommes parmi ces réfugiés. Un homme émerge à peine d’une cale et parle avec prudence de la difficulté de respirer. Quelques plans, ayant échappé à la vigilance des passeurs, montrent des hommes au-dessus des autres surveiller ou donner des coups de ceinture. Plusieurs fois revient cet entassement des corps, pressés les uns contre les autres, ballottés par le roulis. Comme dans une composition médiévale, la diversité des visages et des expressions dessine un Enfer contemporain car la peur les traverse tous. Cette vision est saisissante. À part quelques plans tournés vers une autre barque qui fait le même voyage, seule ouverture du champ mais qui réfléchit en miroir la situation que nous sommes en train de partager, la caméra est visiblement contrainte à faire profil bas, d’où cette légère plongée permanente, ces mouvements latéraux très légers qui disent assez le risque que prend le filmeur. Un plan résume la position du reporter : au bord de ces visages, sur quelques planches, un de ses jambes blanche et nue s’inscrit dans le cadre et indique qu’il est bien avec tous ces visages, partageant le même sort incertain. Trouant l’actualité de leur violence, ces images ne peuvent simplement disparaître dans le flux télévisuel, dans le flux des images que nous voyons tous les jours. Leur puissance d’attestation en fait l’équivalent d’un témoignage oculaire parce que nous les relions à une expérience vécue par le filmeur. Ces images ont de fait été montrées ultérieurement au Haut commissariat aux réfugiés de l’Onu. Logiquement, d’ailleurs, le reporter, contrairement aux usages, parle à la première personne et tente d’être le plus descriptif possible, conscient sans doute de la force de ces images sauvées des eaux.
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Par un hasard extraordinaire, l’arrivée de ces clandestins a été enregistrée par deux journalistes, une Anglaise et une Suisse, présentes au Yémen au même moment, alors que l’arrivée sur la grève n’a, bien sûr, pas pu être filmée par Daniel Grandclément. S’étant écarté du groupe parce qu’on le lui avait conseillé, le reporter ne sera pas filmé non plus mais les deux journalistes, ayant entendu parler de la présence d’un confrère français, partiront à sa recherche, et l’on finit par avoir une photo couleur de lui, sur fond d’images de Sanaa, la capitale du Yémen. Le reportage de Grandclément accueille donc en son sein des plans en gris et blanc, tournés de nuit par ces deux journalistes, avec une caméra très sensible, qui montrent ces Somaliens et Éthiopiens émerger de la nuit, de la mer ou du sable, tels des fantômes hagards, épuisés. Ce contrechamp incroyable renforce la puissance d’attestation du reportage en montrant comment la réalité que le filmeur a cherché à décrire peut être également filmée par d’autres journalistes, d’un autre point de vue, mais pour décrire la même réalité, la même violence, puisque l’on voit par exemple un réfugié expliquer, en s’accroupissant, quelle était la position qu’il avait été contraint de conserver trois jours durant. Ce contrechamp a aussi pour effet de construire, de délimiter l’exact emplacement des images qui manquent, c’est-à-dire non seulement des images qui ont été tournées et perdues, mais aussi de ces moments vécus par Grandclément sur le bateau, ou au cours de sa nage vers les côtes yéménites, suivie de son emprisonnement, moments dont il est impossible d’avoir des traces. Une brève notation en voix off y renvoie aussi, lorsqu’après avoir entendu des cris dans la nuit, il envisage de se jeter lui-même par-dessus bord. Entre les visages et les fantômes, comme un paradoxe ultime dans l’échelle de l’attestation documentaire, ce sont ces images qui manquent qui, s’appuyant sur la force des autres, disent finalement à quel point le film et la réalité qu’il vise sont une seule et même chose : une épreuve.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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