Le miroir devant la fenêtre Un nouveau magazine sur France 5, Médias, le magazine, a pour objet « l’actualité de tous les médias ». « Chaque samedi, dit le site officiel de France 5, Thomas Hugues analyse avec rigueur et indépendance le traitement de l’actualité de la semaine par tous les médias et les nouveaux défis qui les agitent. » Mais l’analyse n’est peut-être pas à l’endroit où cette déclaration la place.
 D.R. |
Les médias, comme leur nom l’indique, servent d’intermédiaire. Lorsque leur vocation est d’informer, ils se placent entre le spectateur et le « monde extérieur », et dans l’idéal, leur médiation s’efface à force de neutralité. Comme dans ces toiles de René Magritte où le tableau dans le tableau n’apparaît que par le biais de son seul encadrement tant il reflète bien le monde, les médias d’information ont pour modèle absolu la fenêtre – la « petite lucarne » en l’occurrence. Un tel idéal de transparence semble atteignable quand les médias servent d’intermédiaire entre nous et une portion du monde qui a beaucoup de chances de nous être inconnue (un tremblement de terre en Ouzbékistan, par exemple, si ce « nous » désigne un enseignant français), mais il ne l’est plus du tout quand ils font voir un événement auquel nous avons participé en personne (une manifestation à Paris, par exemple). Nous nous apercevons alors qu’en guise de lucarne il y a plutôt une sorte d’objectif à très longue focale qui sélectionne et qui déforme. L’une des manières de corriger cette distorsion consiste à étudier l’intermédiaire lui-même au lieu d’étudier les choses qu’il est censé faire voir, c’est-à-dire à regarder comment la fenêtre réorganise le monde à sa façon : c’est l’ambition de Médias, le magazine, sur France 5, « analyser avec rigueur et indépendance le traitement de l’actualité de la semaine ». Mais s’agit-il d’analyse ? L’édition du 13 septembre 2008 s’ouvrait symptomatiquement par : « Bonjour à tous. Médias, le magazine, c’est l’actualité de tous les médias. » Or l’actualité des médias n’en est pas l’analyse. On s’aperçoit rapidement que ce magazine reflète d’abord lui-même ce que c’est que la médiatisation. Dans une furia réflexive propre à vérifier la validité de la vieille maxime de Marshall MacLuhan « le message c’est le médium », il organise sa propre mise en abyme. « Ça vous intéresse, continue le présentateur ; le week-end dernier vous étiez près d’un million à nous suivre, merci ! » Le magazine nous signale que nous sommes en train de regarder le magazine... Mais en constatant que la part d’audience est une véritable obsession (elle revient sans cesse dans les bouches), le téléspectateur apprend tout seul, sans qu’on ait besoin de lui montrer un reportage, ce qu’est la vie médiatique. C’est lui, en quelque sorte, qui fait l’analyse de ce que le magazine reflète. « On va continuer à se poser des questions sur le travail des journalistes... », enchaîne le présentateur, et le « on » est donc de circonstance, « mais aussi à suivre comme chaque semaine ceux qui comptent dans le petit monde des médias. » Ceux qui comptent dans le petit monde, merveilleux résumé de la notion de champ au sens de Pierre Bourdieu.
 Thomas Hugues
© Nathalie Guyon / France 5 |
Regarder Médias, le magazine, en effet, c’est voir le champ, cet espace où les individus interconnectés par des intérêts professionnels luttent pour maintenir leur place ou l’améliorer. La concurrence est féroce pour être « quelqu’un qui compte », et les masques crispés. Le présentateur-vedette coupe la parole, et tout un chacun traque chez l’autre l’instant où la langue fourche, où l’attention se relâche... Un mot de travers et l’on se retrouve au Zapping ou au placard, ridiculisé ou honni. Un reportage féroce d’Antoine Robin, en ouverture, torpille des gens en voix over (la voix qui parle « par-dessus » celle des autres), éventuellement en se moquant de leur physique (la poitrine velue de PPDA), ou en essayant de leur faire dire ce qu’ils n’ont pas envie de dire jusqu’à ce qu’ils craquent (technique usuelle de Michael Moore, ici utilisée contre Karl Zéro). Une gentille pique est même réservée au présentateur de l’émission, qualifié de « premier communiant », lequel dans cette mise en abyme décidément vertigineuse, loue lui-même cette « salutaire autodérision ». Mais qui croit sérieusement avoir affaire à un gentil jeune homme naïf ? (On songe à cet antique proverbe chinois : « Quand le sage voit un requin, il sait tout de suite que c’est un requin. ») Et la fameuse analyse ? Si vraiment analyser consiste, comme dit le dictionnaire, à « décomposer un tout en ses éléments de manière à le définir, le classer et le comprendre », inutile d’attendre grand-chose. Les sujets traités, comme partout ailleurs, passent à toute vitesse – une question comme « la culture a-t-elle sa place dans le service public ? » n’est évidemment pas de celles qui se résolvent en quelques minutes. Et le ton dramatisant des voix off qui couvrent les reportages, ce ton d’évidence indiscutable aussi, est le même que dans les émissions à sensation. Idem aussi l’habillage audiovisuel, qui ajoute au stress : générique et jingles de style dance, travellings immotivés, clignotements d’images tous azimuts sur des écrans disposés derrière la tête des invités. On pourrait dire que Médias, le magazine consiste presque entièrement en entretiens d’embauche. Toute personne qui apparaît là, inclus le présentateur, joue sa carrière, son avancement. C’est la combinaison du spectacle des coulisses et de celui des gladiateurs – ou, si l’on préfère en revenir à un dispositif magrittien, c’est le miroir posé devant la fenêtre. On apprend donc des choses sur le « petit monde » des journalistes, mais au corps défendant des reportages qui se succèdent : le miroir ne fait voir que l’encadrement de la fenêtre, pas ce sur quoi elle s’ouvre.
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)
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