CASTEL Robert
Les Métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat
Paris : Gallimard, 1999. 349 p. (Folio Essais). 1ère éd. Fayard, 1995.
ISBN 2-07-040994-5

p. 13-16

 

AVANT-PROPOS

Il m'a semblé qu'en ces temps d'incertitude, lorsque le passé se dérobe et que l'avenir est indéterminé, il fallait mobiliser notre mémoire pour essayer de comprendre le présent. Sans doute les grandes fresques, comme les grands systèmes, ne sont plus de mode. Mais peut-on économiser un long détour si l'on veut saisir la spécificité de ce qui arrive hic et nunc ? Par exemple, la situation actuelle est marquée par un ébranlement qui a récemment affecté la condition salariale : le chômage massif et la précarisation des situations de travail, l'inadéquation des systèmes classiques de protection à couvrir ces états, la multiplication d'individus qui occupent dans la société une position de surnuméraires, « inemployables », inemployés ou employés d'une manière précaire, intermittente. Désormais, pour beaucoup, l'avenir est marqué du sceau de l'aléatoire.

Mais qu'est-ce qu'une situation aléatoire, et à partir de quels critères s'apprécie-t-elle ? Nous oublions que le salariat, qui occupe aujourd'hui la grande majorité des actifs, et auquel se rattachent la plupart des protections contre les risques sociaux, a longtemps été une des situations parmi les plus incertaines, et aussi les plus indignes et les plus misérables. On était salarié lorsqu'on n'était rien et que l'on n'avait rien à échanger, hormis la force de ses bras. Quelqu'un tombait dans le salariat quand son état se dégradait : l'artisan ruiné, le tenancier que la terre ne nourrissait plus, le compagnon qui ne pouvait devenir maître... Être ou tomber dans le salariat, c'était s'installer dans la dépendance, être condamné à vivre « au jour la journée », se trouver sous l'emprise du besoin. Héritage archaïque, qui fait des premières formes de salariat des manifestations à peine euphémisées du modèle de la corvée féodale. Mais il n'est pas pour autant si lointain. Se rappelle-t-on, par exemple, que le principal parti de gouvernement de la IIIe République, le Parti radical, inscrit encore à son programme lors de son congrès de Marseille, en 1922, « l'abolition du salariat, survivance de l'esclavage1 » ?

Ce n'est pas une mince affaire que d'essayer de comprendre comment le salariat est parvenu à remonter ces fantastiques handicaps pour devenir dans les années 1960 la matrice de base de la « société salariale » moderne. Mais tenter d'en rendre compte n'est pas seulement un souci d'historien. La caractérisation socio-historique de la place occupée par le salariat est nécessaire pour prendre la mesure de la menace de fracture qui hante les sociétés contemporaines et pousse au premier plan les thématiques de la précarité, de la vulnérabilité, de l'exclusion, de la ségrégation, de la relégation, de la désaffiliation... S'il est vrai que ces questions sont relancées depuis une vingtaine d'années, elles se posent après et par rapport à un contexte de protections antérieures, après que se furent lentement imposés de puissants systèmes de couverture de risques garantis par l'État social à partir, justement, de la consolidation de la condition salariale. La vulnérabilité nouvelle, définie et vécue sur fond de protections, est ainsi toute différente de l'incertitude des lendemains qui fut, à travers les siècles, la condition commune de ce que l'on appelait alors le peuple. De sorte qu'il n'y a pas grand sens à parler aujourd'hui de « crise » si l'on ne prend pas l'exacte mesure de cette différence. Qu'est-ce qui distingue — c'est-à-dire : que comportent à la fois de différent et de commun — les anciennes situations de vulnérabilité de masse et la précarité d'aujourd'hui, travaillée par des processus de décrochage par rapport à des noyaux encore vigoureux de stabilité protégée ?

Tel est le type d'intelligibilité que je voudrais produire. Si l'histoire tient une si grande place dans cet ouvrage, c'est de l'histoire du présent qu'il s'agit : l'effort pour ressaisir le surgissement du plus contemporain en reconstruisant le système des transformations dont la situation actuelle hérite. Se retourner vers le passé avec une question qui est aujourd'hui la nôtre, et écrire le récit de son avènement et de ses principales péripéties. C'est ce que je vais tenter, parce que le présent n'est pas seulement le contemporain. Il est aussi un effet d'héritage, et la mémoire de cet héritage nous est nécessaire pour comprendre et agir aujourd'hui.

Mais de quels problèmes d'aujourd'hui s'agit-il de restituer la mémoire ? Progressivement, l'analyse d'un rapport au travail est venue prendre une place de plus en plus importante dans ce livre. Ce n’était pourtant pas le point de départ de cette réflexion. Au début, il y avait — et il reste — l 'intention de rendre compte de l'incertitude des statuts, de la fragilité du lien social, des itinéraires dont la trajectoire est tremblée. Les notions que j'essaie de travailler — la déconversion sociale, l'individualisme négatif, la vulnérabilité de masse, la handicapologie, l'invalidation sociale, la désaffiliation… — prennent sens dans le cadre d'une problématique de l'intégration, ou de l'anomie (en fait, c'est une réflexion sur les conditions de la cohésion sociale à partir de l'analyse de situations de dissociation). L'objectif était donc, et reste, de prendre la mesure de cette nouvelle donne contemporaine : la présence, apparemment de plus en plus insistante, d'individus placés comme en situation de flottaison dans la structure sociale, et qui peuplent ses interstices sans y trouver une place assignée. Silhouettes incertaines, aux marges du travail et à la lisière des formes d'échanges socialement consacrées  — chômeurs de longue durée, habitants des banlieues déshéritées, allocataires du revenu minimum d'insertion, victimes des reconversions industrielles, jeunes en quête d'emploi et qui se promènent de stage en stage, de petit boulot en occupation provisoire... —, qui sont-ils, d'où viennent-ils, comment en sont-ils arrivés là, que vont-ils devenir ?


1. Cl. Nicolet, Le Radicalisme, Paris, PUF, 1974, p. 54.

 
Texte mis en ligne par le CNDP - Reproduction interdite
Lycée / La table ronde pédagogique « L'exclusion existe-t-elle ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Métamorphoses de la question sociale 
Robert Castel
© 
Librairie Arthème
Fayard,1995

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Métamorphoses de la question sociale 
Robert Castel
© 
Librairie Arthème
Fayard,1995

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Métamorphoses de la question sociale 
Robert Castel
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Librairie Arthème
Fayard,1995