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CASTEL Robert
Les Métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat
Paris : Gallimard, 1999. 349 p. (Folio Essais). 1ère éd. Fayard, 1995.
ISBN 2-07-040994-5.

 

« Quel est le seuil de tolérance d'une société démocratique à ce que j'appellerai, plutôt que l'exclusion, l'invalidation sociale ? Telle est à mon sens la nouvelle question sociale. » Pour Durkheim et les républicains de la fin du XIXe siècle cette question était celle de la solidarité, c’est-à-dire du lien qui assure la complémentarité et l'interdépendance des composantes d'une société en dépit de la complexité croissante de son organisation. Citons par exemple Léon Bourgeois : « L'organisation de l'assurance solidaire de tous les citoyens contre l'ensemble des risques de la vie commune – maladies, accidents, chômages involontaires, vieillesse – apparaît au début du XXe siècle comme la condition nécessaire du développement pacifique de toute société, comme l'objet nécessaire du devoir social. » Cette citation, qui date de 1904, couvre tout le programme de la Sécurité sociale (créée en 1945 !).

La question sociale semblait avoir été résolue avec l'avènement de ce que Castel appelle une société salariale, qui est beaucoup plus qu’une société de salariés. En effet, le salariat, qui occupe aujourd’hui la grande majorité des actifs, et auquel se rattachent la plupart des protections contre les risques sociaux, fut au contraire longtemps une situation incertaine, indigne, misérable. On était salarié lorsque l'on n'avait rien d'autre à échanger que la force de ses bras. On « tombait » dans le salariat (ruine de l'artisan, du tenancier), état de dépendance contraignant à vivre au jour le jour, sous l'emprise du besoin (au congrès de Marseille de 1922, on lit encore au programme du parti radical : « l'abolition du salariat, survivance de l'esclavage »).

Choisissant de mettre en perspective historique la période contemporaine, Castel étudie comment l'on est passé de cette réalité du salariat précaire à la situation des années 60, le salariat devenant la matrice intégratrice de la société, grâce au plein-emploi et aux droits sociaux garantis aux travailleurs salariés et à leurs familles, jusqu’à ce que la crise s’accompagne du retour d'une population de personnes considérées comme surnuméraires. Alors que le discours médiatique présente ces personnes comme des « exclus », l’exclusion apparaissant comme un état, il explique que ce phénomène est le résultat d'un processus de désaffiliation dont l'épicentre se trouve dans la déstabilisation et la vulnérabilisation d'une masse croissante de salariés.

Sa grille d'analyse de l'espace social combine en effet deux dimensions : l'axe de la place dans la division du travail et celui de la participation aux réseaux de sociabilité. Cette combinaison, qui n'est pas une corrélation (la précarité peut être compensée par la densité des réseaux de sociabilité primaire), permet de distinguer plusieurs zones de cohésion sociale :
– la zone d'intégration associe travail stable et insertion relationnelle solide ;
– la zone de désaffiliation associe l'absence de participation à toute activité productive et l'isolement relationnel ;
– la vulnérabilité sociale est une zone intermédiaire, instable qui conjugue la précarité du travail et la fragilité des relations (à commencer par la fragilité du lien conjugal).

Sans idéaliser le passé (que certains voient rétrospectivement comme un âge d’or fordiste), et contre ceux qui pensent qu’il faut se préparer à sortir de la société salariale (pour aller vers la société de marché, individualiste et flexible, dans la version libérale, ou pour aller vers une société « post-travailliste », qui accepterait la rupture du lien entre le revenu et le travail, dans la version utopique), Castel prend clairement position : « Il n'existe pas à ce jour d'alternative crédible à la société salariale. » Par conséquent, il importe que le maximum de personnes conserve un lien avec le travail créateur d'utilité sociale, y compris par le partage de ce travail. Déjà, Beveridge avait averti : « Si le plein-emploi n'est pas conquis ou conservé, aucune liberté ne sera sauve, car pour beaucoup elle n'aura pas de sens. » À côté de l'ordre contractuel (le contrat est un accord de volontés entre individus indépendants et autonomes), il faut préserver un ordre statutaire (ensemble de droits et d'obligations associés à des collectifs de travail) qui protège ceux que la concurrence marchande et l'individualisme menacent de désaffiliation. Il est de la responsabilité de l’État de préserver la cohésion sociale et de celle des citoyens d’accepter de payer le coût de cette intervention.

 

Note de lecture rédigée par Pascal Combemale.

 

© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « L’exclusion existe-t-elle ? »