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GARNIER-MULLER
Annie
Les « exclus » sont trop souvent cantonnés à un statut figé d« irrécupérables », de « désocialisés », alors quils ne cessent de développer des stratégies de résistance face aux contraintes quils subissent, et de préservation de leur dignité. Cest ce que cet ouvrage se propose de montrer, à travers une enquête longue et riche de témoignages recueillis dans des quartiers populaires de banlieue, ou dans la rue auprès des SDF. Dans tous les cas, les comportements individuels et collectifs dépassent de loin les regards réducteurs portés sur eux ; lauteur entend saisir un continuum de situations, du moins pauvre au plus démuni, lexclusion se définissant surtout, selon elle, par la « différence entre le point de vue du corps social et celui des populations étiquetées comme « exclues » ». La sociologue rappelle dans la conclusion que lexclusion est fondée sur le concept dutilité économique, mais « linutilité économique ne saurait être confondue avec lexclusion sociale » ; la mise à lécart du monde productif ne signifie pas la destruction des liens sociaux, bien au contraire. Dans la première partie, intitulée « Survivre en banlieue », lauteur étudie les difficultés de la vie au jour le jour chez les pauvres des cités de banlieue. Tout dabord, ils se sentent stigmatisés par limage que leur renvoient les médias ou les services de lÉtat, qui se focalisent sur la délinquance. Cette stigmatisation est interprétée ici comme un mode de domination : « La catégorie fourre-tout de lexclusion permet dévacuer les conflits de classe ; les détenteurs du pouvoir conçoivent mal que les "dominés" se défient des représentants des couches dominantes ». Aussi faut-il adopter un regard de lintérieur ; on saperçoit alors que les rapports entre les différentes catégories de la population (jeunes/adultes, Français/étrangers, familles insérées/familles en difficulté) sont complexes et évolutifs. Lauteur partage la « dynamique des cités » en deux pôles : le « pôle délinquant », celui des trafics en tout genre, fondé sur des rapports de force et de soumission ; le « pôle du travail », associé aux valeurs ouvrières traditionnelles (travail, effort), mais qui nest cependant pas totalement étanche par rapport à lautre (une famille « sans histoire » peut avoir un enfant délinquant, et une famille « mafieuse » peut engendrer des enfants parfaitement intégrés au monde « honnête »). Ainsi, les « jeunes perturbateurs » ont un rôle et un statut ambigus dans la cité : tantôt condamnés par les habitants, tantôt utiles pour les services quils rendent, mieux en tout cas que les services sociaux Lauteur note que la logique du caïdat pénètre le milieu scolaire, quand elle norganise pas toute la vie du quartier. Les rapports entre les habitants oscillent entre lagressivité ouverte, les ragots et de multiples formes de solidarité. Une commune défiance à légard des services sociaux lie les habitants. Lauteur relève aussi le rôle décisif des femmes dans la cité. En définitive, les comportements des habitants des cités sont loin dêtre passifs et désespérés, mais font au contraire preuve de dynamisme et de créativité, y compris dans la déviance (lauteur ayant résolument choisi de ne pas donner une interprétation morale ou juridique de ces comportements). La seconde partie, « Survivre dans la rue », décrit le monde « hétérogène et hybride des marginaux daujourdhui », les SDF ayant remplacé les anciens « zonards ». Lauteur montre comment cette catégorie a été progressivement formée, avec ses caractéristiques et ses stigmates, à travers les médias et les activités caritatives, depuis la fin des années 80. Si les « sans-domicile-fixe » sont à 90 % des hommes, leurs âges, leurs situations familiales et leurs origines sociales sont très diversifiés. Afin de reconstituer les « trajectoires » dans la rue, lauteur a recueilli de nombreux témoignages, et a même fait des statistiques, sur un échantillon de 150 individus. Sont ainsi examinés les discours des SDF par rapport au travail ou à leur identité, les différents moyens de gagner sa vie ou de mendier, qui mettent en uvre de véritables savoir-faire. Sont également étudiés des sujets peu connus, tels que les modes dutilisation des structures dalimentation et de logement par les SDF, ou bien les relations entre SDF, y compris dans leurs dimensions affective et sexuelle. Létude sachève en recherchant le lien entre qualification et insertion, lien de plus en plus problématique aujourdhui, un niveau détudes élevé ne protégeant pas absolument de lexclusion (11 % de léchantillon ont un niveau supérieur ou égal au bac). Le rapport au travail des SDF est très varié, un tiers dentre eux étant des « insérables potentiels ». Au total, lauteur considère que les meilleures explications de la désinsertion sont les « analyses de type contextuel, articulant leffet de ruptures personnelles et celui des difficultés sociales et économiques générales ». Les pauvres ne sont jamais passifs ; ils reconstruisent des formes dintégration sociale, et des hiérarchies informelles : dans les cités, les clivages sont forts entre familles délinquantes ou non, salariées ou non ; dans la rue, les SDF-travailleurs méprisent les SDF-mancheurs, qui rejettent les toxicomanes, etc. En fin de compte, lauteur se refuse à construire des catégories stables et rassurantes. Selon Annie Garnier-Muller, le monde de la désinsertion représente la « pathologie sociale » (Durkheim) des structures de domination à luvre dans lensemble de la société.
Note de lecture rédigée par Éric Barbot.
© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « Lexclusion existe-t-elle ? » |
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