Note de lecture
 

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GARNIER-MULLER Annie
Les « Inutiles » : survivre en banlieue et
dans la rue
Paris : Éditions de l’Atelier, 2000. 234 p.
ISBN 2-7082-3472-2

 

Les « exclus » sont trop souvent cantonnés à un statut figé d’« irrécupérables », de « désocialisés », alors qu’ils ne cessent de développer des stratégies de résistance face aux contraintes qu’ils subissent, et de préservation de leur dignité. C’est ce que cet ouvrage se propose de montrer, à travers une enquête longue et riche de témoignages recueillis dans des quartiers populaires de banlieue, ou dans la rue auprès des SDF. Dans tous les cas, les comportements individuels et collectifs dépassent de loin les regards réducteurs portés sur eux ; l’auteur entend saisir un continuum de situations, du moins pauvre au plus démuni, l’exclusion se définissant surtout, selon elle, par la « différence entre le point de vue du corps social et celui des populations étiquetées comme « exclues » ». La sociologue rappelle dans la conclusion que l’exclusion est fondée sur le concept d’utilité économique, mais « l’inutilité économique ne saurait être confondue avec l’exclusion sociale » ; la mise à l’écart du monde productif ne signifie pas la destruction des liens sociaux, bien au contraire.

Dans la première partie, intitulée « Survivre en banlieue », l’auteur étudie les difficultés de la vie au jour le jour chez les pauvres des cités de banlieue. Tout d’abord, ils se sentent stigmatisés par l’image que leur renvoient les médias ou les services de l’État, qui se focalisent sur la délinquance. Cette stigmatisation est interprétée ici comme un mode de domination : « La catégorie fourre-tout de l’exclusion permet d’évacuer les conflits de classe ; les détenteurs du pouvoir conçoivent mal que les "dominés" se défient des représentants des couches dominantes ». Aussi faut-il adopter un regard de l’intérieur ; on s’aperçoit alors que les rapports entre les différentes catégories de la population (jeunes/adultes, Français/étrangers, familles insérées/familles en difficulté) sont complexes et évolutifs. L’auteur partage la « dynamique des cités » en deux pôles : le « pôle délinquant », celui des trafics en tout genre, fondé sur des rapports de force et de soumission ; le « pôle du travail », associé aux valeurs ouvrières traditionnelles (travail, effort), mais qui n’est cependant pas totalement étanche par rapport à l’autre (une famille « sans histoire » peut avoir un enfant délinquant, et une famille « mafieuse » peut engendrer des enfants parfaitement intégrés au monde « honnête »). Ainsi, les « jeunes perturbateurs » ont un rôle et un statut ambigus dans la cité : tantôt condamnés par les habitants, tantôt utiles pour les services qu’ils rendent, mieux en tout cas que les services sociaux… L’auteur note que la logique du caïdat pénètre le milieu scolaire, quand elle n’organise pas toute la vie du quartier.

Les rapports entre les habitants oscillent entre l’agressivité ouverte, les ragots et de multiples formes de solidarité. Une commune défiance à l’égard des services sociaux lie les habitants. L’auteur relève aussi le rôle décisif des femmes dans la cité. En définitive, les comportements des habitants des cités sont loin d’être passifs et désespérés, mais font au contraire preuve de dynamisme et de créativité, y compris dans la déviance (l’auteur ayant résolument choisi de ne pas donner une interprétation morale ou juridique de ces comportements).

La seconde partie, « Survivre dans la rue », décrit le monde « hétérogène et hybride des marginaux d’aujourd’hui », les SDF ayant remplacé les anciens « zonards ». L’auteur montre comment cette catégorie a été progressivement formée, avec ses caractéristiques et ses stigmates, à travers les médias et les activités caritatives, depuis la fin des années 80. Si les « sans-domicile-fixe » sont à 90 % des hommes, leurs âges, leurs situations familiales et leurs origines sociales sont très diversifiés. Afin de reconstituer les « trajectoires » dans la rue, l’auteur a recueilli de nombreux témoignages, et a même fait des statistiques, sur un échantillon de 150 individus. Sont ainsi examinés les discours des SDF par rapport au travail ou à leur identité, les différents moyens de gagner sa vie ou de mendier, qui mettent en œuvre de véritables savoir-faire. Sont également étudiés des sujets peu connus, tels que les modes d’utilisation des structures d’alimentation et de logement par les SDF, ou bien les relations entre SDF, y compris dans leurs dimensions affective et sexuelle.

L’étude s’achève en recherchant le lien entre qualification et insertion, lien de plus en plus problématique aujourd’hui, un niveau d’études élevé ne protégeant pas absolument de l’exclusion (11 % de l’échantillon ont un niveau supérieur ou égal au bac). Le rapport au travail des SDF est très varié, un tiers d’entre eux étant des « insérables potentiels ». Au total, l’auteur considère que les meilleures explications de la désinsertion sont les « analyses de type contextuel, articulant l’effet de ruptures personnelles et celui des difficultés sociales et économiques générales ». Les pauvres ne sont jamais passifs ; ils reconstruisent des formes d’intégration sociale, et des hiérarchies informelles : dans les cités, les clivages sont forts entre familles délinquantes ou non, salariées ou non ; dans la rue, les SDF-travailleurs méprisent les SDF-mancheurs, qui rejettent les toxicomanes, etc. En fin de compte, l’auteur se refuse à construire des catégories stables et rassurantes. Selon Annie Garnier-Muller, le monde de la désinsertion représente la « pathologie sociale » (Durkheim) des structures de domination à l’œuvre dans l’ensemble de la société.

 

Note de lecture rédigée par Éric Barbot.

 

© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « L’exclusion existe-t-elle ? »