Note de lecture
 

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GUESLIN André
Gens pauvres, pauvres gens dans la France
du XIXe siècle

Paris : Aubier, 1998. 309 p. (coll. Historique).
ISBN 2-70072292-2

 

L’exclusion n’est pas un phénomène propre à la fin du XXe siècle. La grande pauvreté, qui existait déjà depuis toujours, avec les figures du mendiant et du « gueux », a connu un développement nouveau pendant l’industrialisation du pays, qui a entraîné la marginalisation de nouvelles franges de la population urbaine. L’auteur réalise ici une étude très complète et passionnante de cette « grande pauvreté », en utilisant nombre de concepts de la sociologie contemporaine. C’est l’originalité et l’intérêt de cet ouvrage que de montrer les similitudes entre l’« exclusion » au XIXe siècle et celle d’aujourd’hui : dans les deux cas, il s’agit du développement de la grande pauvreté dans une société riche où l’intégration passe par le travail et la propriété.

L’auteur, qui a été président du jury de l’agrégation de sciences sociales, cherche à étudier la grande pauvreté comme « fait social total », dans ses aspects démographiques (mortalité, maladies, maltraitance des enfants, suicides…), économiques (absence de propriété, chômage, problèmes d’alimentation, de logement), politiques (privation de droits), mais surtout sociologiques : il reprend les concepts de l’école de Chicago (étiquetage, stigmates) ainsi que la notion de « désaffiliation » propre à Robert Castel (celui-ci n’avait-il pas, dans les Métamorphoses de la question sociale, réalisé une fresque historique du salariat, et de son pendant, la grande pauvreté des sans-travail ?). Armé de cette définition sociologique de la pauvreté (qui insiste sur la rupture des liens sociaux et contractuels, le processus de marginalisation et les difficultés de réintégration), il décrit la condition des pauvres avec toute la minutie propre à la méthode historique, reconstitue des mécanismes explicatifs (individuels ou collectifs), puis décrit les comportements et l’imaginaire des nantis face aux pauvres, et ceux des pauvres eux-mêmes. Par la suite, il dresse un tableau complet des doctrines sociales du siècle, ainsi que des actions sociales mises en place, tant par les œuvres charitables privées que par les pouvoirs publics. La « misère noire » (titre du deuxième chapitre) est décrite très précisément dans tous ses aspects, y compris la mobilité géographique et sociale. L’auteur différencie les catégories de pauvres (notamment le « pauvre honteux », discret et d’origine respectable, qui sert d’appui à la bonne conscience des élites). Les mécanismes de la déchéance individuelle sont complétés par l’étude du nouveau mal de ce siècle industriel : le « paupérisme », misère des ouvriers, qui a fait l’objet d’études célèbres dès le début du XIXe siècle (Villermé, Le Play). L’auteur n’hésite pas à citer souvent des œuvres littéraires (Hugo, Eugène Sue, Maupassant…) ; il ne les considère pas comme des sources historiques solides, mais plutôt comme des révélateurs de l’imaginaire de certaines élites, et d’une volonté militante.

On verra que si le XIXe siècle a permis un léger enrichissement de l’ensemble des ouvriers, il a également entraîné un développement important de la grande misère, certes au moment des grandes crises industrielles, mais même en longue durée. L’auteur, qui a été professeur à Nancy et à Clermont-Ferrand, s’appuie sur de nombreuses données de première main, et des travaux d’étudiants portant sur ces deux régions. La grande pauvreté est aussi abordée comme phénomène culturel, avec d’une part la répugnance et la peur des élites face aux risques de désordre et de contagion (que l’on connaissait déjà à travers les travaux de Louis Chevalier ou Alain Corbin), ainsi que leurs préoccupations sociales et hygiénistes. Toutes les grandes théories de la question sociale sont rappelées ici, des différents visages du catholicisme social au solidarisme, en passant par Marx, Proudhon, Fourier... L’auteur rappelle que tout au long du siècle, les élites bourgeoises ont conservé une approche morale de la grande misère, à travers les notions de « mérite », de « bons pauvres » ou de « mauvais pauvres »… les républicains n’étant pas les moins moralistes ni les moins répressifs. L’auteur reprend aussi des approches historiques pionnières afin d’approcher les comportements et l’imaginaire des pauvres eux-mêmes. La question de la « culture du pauvre », déjà posée chez Oscar Lewis ou Richard Hoggart par exemple, est rediscutée ici, mais l’auteur ne croit guère à une autonomie culturelle importante des plus pauvres, mais plutôt à des « stratégies » d’adaptation à leurs contraintes, et de conservation de la dignité, aspect important hier comme aujourd’hui. La dernière partie sur les politiques sociales, privées ou publiques, est très complète, l’auteur étant un spécialiste de l’économie sociale et du rôle économique et social de l’État.

L’ouvrage permet ainsi, dans un format et un style accessibles à tous, de se plonger dans une étude à la fois concrète et rigoureuse de ce phénomène. On dit souvent que les sciences sociales ont toujours intérêt à s’enrichir de références historiques : lorsque c’est l’histoire contemporaine elle-même qui reprend les concepts et les méthodes forgés par les sciences sociales (et cet ouvrage-ci en est un exemple très réussi), les sociologues et les économistes, qu’ils soient étudiants ou enseignants, n’en sont que davantage invités à opérer ce rapprochement avec le passé, afin de mieux comprendre les phénomènes d’aujourd’hui, et résister aux mirages et aux jargons à la mode.

 

Note de lecture rédigée par Éric Barbot.

 

© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « L’exclusion existe-t-elle ? »