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Note
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RANCIÈRE
Jacques
« La mésentente nest pas le conflit entre celui qui dit blanc et celui qui dit noir. Elle est le conflit entre celui qui dit blanc et celui qui dit blanc mais nentend point la même chose ou nentend point que lautre dit la même chose sous le nom de la blancheur. » Bien que ce livre de Jacques Rancière se situe à un très haut niveau de généralité, celui de la rencontre polémique entre la philosophie et la politique, il nous apporte des outils pour interpréter plus particulièrement la question de lexclusion. Cest cette perspective particulière, partielle, qui nous intéresse ici, et non toutes les implications de louvrage. Comme tout philosophe qui se respecte, Rancière part de la Grèce antique, de Platon, dAristote Ce voyage nous rappelle que la justice qui fonde la cité commence là « où lon cesse de répartir des utilités, déquilibrer des profits et des pertes [ ] ; elle commence là où il est question de ce que les citoyens possèdent en commun » (p. 23). Pour la philosophie antique la subordination de la logique échangiste (qui sapplique aux échanges marchands et aux peines judiciaires) seffectue par la soumission de légalité arithmétique (une table vaut deux chaises, un vol « vaut » six mois de prison, etc.) à légalité géométrique, qui proportionne les parts de bien commun à la valeur que chaque partie apporte à la communauté, à son axia. Or Aristote distingue trois axiaï : la richesse du petit nombre, la vertu ou lexcellence des meilleurs, la liberté du peuple, le problème étant de les combiner harmonieusement pour obtenir la société bien ordonnée. On constate que le démos ne possède comme propriété, que la liberté, donc une propriété qui ne lui est pas propre, une propriété impropre, puisque la liberté est ce que possèdent à égalité tous les citoyens, légalité de nimporte qui avec nimporte qui. Mais ce peuple, exclu de la richesse oligarchique et de lexcellence aristocratique, qui ne possède rien en propre, sidentifie pourtant au tout de la communauté, à la cité athénienne (dont les lois expriment les décisions du « peuple »). Selon Rancière, cest cette configuration, la partie qui nest rien sidentifiant au tout, qui fonde la politique : dans la communauté divisée par la lutte des classes, la politique institue une part des sans-part. A contrario, Platon, en cherchant à remplacer légalité arithmétique par légalité géométrique, nie la politique : admettre lintrusion des sans-part ce serait reconnaître légalité de nimporte qui avec nimporte qui, donc la contingence de lordre social. La politique ne doit pas être confondue avec la police, qui est « en son essence, la loi, généralement implicite, qui définit la part ou labsence de part des parties » (p. 52). Au contraire, par la revendication dégalité de nimporte qui avec nimporte qui, la politique rompt cette distribution policière des corps assignés à leur place et à leur fonction. Là où la police veille à ce que chacun soit à sa place, la politique pose la question de la part des sans-part : « une subjectivisation politique redécoupe le champ de lexpérience qui donnait à chacun son identité avec sa part » (p. 65). La politique exclut donc la domination absolue (dune classe sur une autre) et « la démocratie est linstitution de sujets qui ne coïncident pas avec des parties de lÉtat ou de la société, des sujets flottants qui dérèglent toute représentation des places et des parts » (p. 140). Les « exclus » ne sont-ils pas des « sans-part » ? Mais parviennent-ils à sinstituer en « sujets », à apparaître sur une scène commune et litigieuse, au nom dun tort qui leur est fait, comme le démos athénien ? Dans une démocratie, la réponse serait positive. Mais nous vivons dans la post-démocratie, la démocratie daprès le démos, une démocratie consensuelle qui a liquidé « lapparence, le mécompte et le litige du peuple » : plus dapparence (action dapparaître sur une scène commune), puisque tout se voit dans une société qui se veut transparente ; plus de mécompte (de ceux qui ne comptent pas) puisque lon compte en permanence (sondages dopinion) ; plus de litige du peuple (litige autour de la part des sans-part), mais seulement des problèmes que lon objective, des intérêts que lon négocie. LÉtat consensuel contemporain, qui accepte dadditionner des individus, des groupes, des communautés identitaires, dès lors que la somme des parties correspond à la communauté, ne supporte pas lexistence dune partie « surnuméraire ». En effet, en présupposant linclusion de toutes les parties et de leurs problèmes, le consensus, contrairement à la mésentente, interdit la subjectivisation politique de la part des sans-part ; il leur interdit de « sinclure comme exclus », sur le mode politique du litige. Cest pourquoi « lexclusion nest que lautre nom du consensus » (p. 158). Comme dautres maux (le racisme, les régressions identitaires, etc.), elle est un effet du reflux de la politique.
Note de lecture rédigée par Pascal Combemale.
© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « Lexclusion existe-t-elle ? » |
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