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SCHEHR Sébastien
La Vie quotidienne des jeunes chômeurs
Presses Universitaires de France, 1999. 287 p. (Sociologie d’aujourd’hui).
ISBN 2-13-049868-X

 

L’objectif du travail du Sébastien Schehr est de déconstruire les catégories à travers lesquelles sont abordées les situations et les expériences des chômeurs. Dans sa préface, André Gorz estime que notre société reste dépendante d’une conception de l’intégration sociale fondée sur le travail et le salariat, alors que de plus en plus de personnes font l’expérience d’une vie professionnelle discontinue. Sébastien Schehr, lui, considère que les approches du chômage ont trop tendance à le présenter uniquement comme un handicap, le chômeur comme une victime, en sous-estimant ses capacités d’initiative, la diversité et la complexité des situations possibles. Ce jeune sociologue cherche à dépasser une approche qu’il estime utilitariste et fataliste, à travers une enquête approchant au plus près des « vécus » du chômage et de la précarité, eux-mêmes étroitement liés à une pluralité des représentations du travail par les individus, ainsi que des modes de sociabilité et finalement d’intégration sociale.

L’ouvrage débute par un commentaire approfondi de cinq grandes enquêtes sur le chômage, dans les années 80 (D. Schnapper, P. Grell, et alii). Il critique certains aspects normatifs de ces enquêtes quant au rôle du travail dans nos sociétés, tout en approuvant les analyses qui montrent les pratiques de débrouillardise des chômeurs, leurs tentatives d’organiser leur vie sans être totalement dépendants du modèle dominant du travail, qui leur est refusé ; d’ailleurs, ces enquêtes ont toutes conclu à une diversité des expériences du chômage, selon le profil de l’individu concerné. En fin de compte, Sébastien Schehr adopte le concept de « mondes sociaux » différents et relativement autonomes, inspirés de l’interactionnisme symbolique (Howard Becker, Anselm Strauss…).

Après cette intéressante revue des analyses du chômage, il est temps pour l’auteur de montrer ce dont il est lui-même capable… Il choisit d’abord de rapporter et d’étudier quatre « périples au sein des mondes sociaux du chômage », à l’aide de la méthode biographique, c’est-à-dire par l’étude d’histoires de vies, permettant de construire des portraits idéal-typiques de chômeurs. Ces histoires de vies, retranscrites dans un style très simple, abordent tous les aspects de l’itinéraire des individus concernés : leur formation initiale, les diverses expériences professionnelles, leur vie professionnelle, leurs loisirs, leurs projets, leur représentation du temps, du travail… Par la suite, l’auteur étudie l’expérience des jeunes chômeurs, « entre galères et pratiques de débrouillardise », les relations avec les services d’aide sociale, la question du travail au noir, la place des différences activités (« familiales », de « formation », « professionnelle », etc.) en les considérant comme d’égale importance. Justement, les trajectoires sont déterminées par une suite de choix de vie ; le réseau de sociabilité n’est pas forcément appauvri (l’auteur critique la notion de « désaffiliation », créée par R. Castel). Le parcours personnel et professionnel peut avoir été orienté par des activités associatives, culturelles ou autres.

L’auteur montre aussi la pluralité des rythmes de vie et des temporalités : le chômage n’est pas du temps vide, et la précarité n’est pas forcément du temps décalé ou perdu. Il faut tenir compte des diversités de conceptions de l’activité et du temps, des anticipations des individus sur des projets futurs… Enfin, sur la question importante du statut et de l’identité, l’auteur défend encore une approche plurielle, « situationnelle », incertaine ; les personnes qui n’ont pas pu obtenir un emploi stable et un statut reconnu ne souffrent pas toujours d’une image de soi dégradée. Les modes d’identification sont variés, et, loin de passer uniquement par le prisme des catégories administratives, ils sont construits également dans les modes de vie, les connaissances, les rencontres : l’auteur parle de « polymorphisme identitaire ». Dans certains cas, il est même possible qu’un chômeur ou un précaire refuse radicalement l’« assignation » fondée sur une identité professionnelle. En outre, la vie urbaine (comme l’avait déjà montré Georg Simmel) brouille les appartenances et les identités, et facilite les relations informelles : c’est son danger mais aussi son intérêt.

Cette étude suffira-t-elle à sortir d’une vision « réductionniste » et « caricaturale » du chômage et de la précarité ? Il ne faudrait pas non plus céder à la fascination pour la convivialité des petits groupes, l’autonomie des « tribus » urbaines, qui construisent leur sous-culture en marge de la société globale. Les contraintes matérielles et symboliques demeurent importantes pour les chômeurs, jeunes ou moins jeunes. En tout cas, cette étude a le mérite de vouloir sortir de la victimisation de ces populations, et de montrer la richesse des réseaux de sociabilité, des constructions identitaires, et des activités autonomes. Il montre aussi qu’une mise à distance importante du monde du travail est possible de la part des jeunes précaires, bien avant de sombrer dans la marginalisation complète. Ainsi, les degrés de distance au monde du travail, et de dépendance à l’égard des aides sociales, qui entraînent une hiérarchisation sociale implicite (on pense au triptyque fragiles-assistés-marginaux chez Paugam, ou bien insérés-vulnérables-désaffiliés chez Castel), doivent être sinon abandonnés, du moins relativisés et complétés par une étude fine de la vie quotidienne des populations concernées. À la « disqualification » et à la « désaffiliation » socio professionnelles pourraient ainsi répondre une « requalification » et une « désassignation » sur le plan de l’identité.

 

Note de lecture rédigée par Éric Barbot.

 

© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « L’exclusion existe-t-elle ? »