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SCHEHR Sébastien
Lobjectif du travail du Sébastien Schehr est de déconstruire les catégories à travers lesquelles sont abordées les situations et les expériences des chômeurs. Dans sa préface, André Gorz estime que notre société reste dépendante dune conception de lintégration sociale fondée sur le travail et le salariat, alors que de plus en plus de personnes font lexpérience dune vie professionnelle discontinue. Sébastien Schehr, lui, considère que les approches du chômage ont trop tendance à le présenter uniquement comme un handicap, le chômeur comme une victime, en sous-estimant ses capacités dinitiative, la diversité et la complexité des situations possibles. Ce jeune sociologue cherche à dépasser une approche quil estime utilitariste et fataliste, à travers une enquête approchant au plus près des « vécus » du chômage et de la précarité, eux-mêmes étroitement liés à une pluralité des représentations du travail par les individus, ainsi que des modes de sociabilité et finalement dintégration sociale. Louvrage débute par un commentaire approfondi de cinq grandes enquêtes sur le chômage, dans les années 80 (D. Schnapper, P. Grell, et alii). Il critique certains aspects normatifs de ces enquêtes quant au rôle du travail dans nos sociétés, tout en approuvant les analyses qui montrent les pratiques de débrouillardise des chômeurs, leurs tentatives dorganiser leur vie sans être totalement dépendants du modèle dominant du travail, qui leur est refusé ; dailleurs, ces enquêtes ont toutes conclu à une diversité des expériences du chômage, selon le profil de lindividu concerné. En fin de compte, Sébastien Schehr adopte le concept de « mondes sociaux » différents et relativement autonomes, inspirés de linteractionnisme symbolique (Howard Becker, Anselm Strauss ). Après cette intéressante revue des analyses du chômage, il est temps pour lauteur de montrer ce dont il est lui-même capable Il choisit dabord de rapporter et détudier quatre « périples au sein des mondes sociaux du chômage », à laide de la méthode biographique, cest-à-dire par létude dhistoires de vies, permettant de construire des portraits idéal-typiques de chômeurs. Ces histoires de vies, retranscrites dans un style très simple, abordent tous les aspects de litinéraire des individus concernés : leur formation initiale, les diverses expériences professionnelles, leur vie professionnelle, leurs loisirs, leurs projets, leur représentation du temps, du travail Par la suite, lauteur étudie lexpérience des jeunes chômeurs, « entre galères et pratiques de débrouillardise », les relations avec les services daide sociale, la question du travail au noir, la place des différences activités (« familiales », de « formation », « professionnelle », etc.) en les considérant comme dégale importance. Justement, les trajectoires sont déterminées par une suite de choix de vie ; le réseau de sociabilité nest pas forcément appauvri (lauteur critique la notion de « désaffiliation », créée par R. Castel). Le parcours personnel et professionnel peut avoir été orienté par des activités associatives, culturelles ou autres. Lauteur montre aussi la pluralité des rythmes de vie et des temporalités : le chômage nest pas du temps vide, et la précarité nest pas forcément du temps décalé ou perdu. Il faut tenir compte des diversités de conceptions de lactivité et du temps, des anticipations des individus sur des projets futurs Enfin, sur la question importante du statut et de lidentité, lauteur défend encore une approche plurielle, « situationnelle », incertaine ; les personnes qui nont pas pu obtenir un emploi stable et un statut reconnu ne souffrent pas toujours dune image de soi dégradée. Les modes didentification sont variés, et, loin de passer uniquement par le prisme des catégories administratives, ils sont construits également dans les modes de vie, les connaissances, les rencontres : lauteur parle de « polymorphisme identitaire ». Dans certains cas, il est même possible quun chômeur ou un précaire refuse radicalement l« assignation » fondée sur une identité professionnelle. En outre, la vie urbaine (comme lavait déjà montré Georg Simmel) brouille les appartenances et les identités, et facilite les relations informelles : cest son danger mais aussi son intérêt. Cette étude suffira-t-elle à sortir dune vision « réductionniste » et « caricaturale » du chômage et de la précarité ? Il ne faudrait pas non plus céder à la fascination pour la convivialité des petits groupes, lautonomie des « tribus » urbaines, qui construisent leur sous-culture en marge de la société globale. Les contraintes matérielles et symboliques demeurent importantes pour les chômeurs, jeunes ou moins jeunes. En tout cas, cette étude a le mérite de vouloir sortir de la victimisation de ces populations, et de montrer la richesse des réseaux de sociabilité, des constructions identitaires, et des activités autonomes. Il montre aussi quune mise à distance importante du monde du travail est possible de la part des jeunes précaires, bien avant de sombrer dans la marginalisation complète. Ainsi, les degrés de distance au monde du travail, et de dépendance à légard des aides sociales, qui entraînent une hiérarchisation sociale implicite (on pense au triptyque fragiles-assistés-marginaux chez Paugam, ou bien insérés-vulnérables-désaffiliés chez Castel), doivent être sinon abandonnés, du moins relativisés et complétés par une étude fine de la vie quotidienne des populations concernées. À la « disqualification » et à la « désaffiliation » socio professionnelles pourraient ainsi répondre une « requalification » et une « désassignation » sur le plan de lidentité.
Note de lecture rédigée par Éric Barbot.
© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « Lexclusion existe-t-elle ? » |
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