Les
sciences sociales peuvent contribuer à préciser la signification
de lexclusion, à montrer lintérêt du
terme mais aussi ses limites, aussi bien descriptives quexplicatives.
Le succès de la notion dexclusion tient sans aucun doute
à sa capacité dexprimer la coupure qui semble désormais
exister entre dune part, comme le dit Alain Touraine, une majorité
de « in », consommateurs protégés et ayant accès
à un niveau de vie tenu pour satisfaisant, et dautre part
une minorité croissante de « out », absents du marché
du travail et de la consommation : lidée dexclusion
permet de dépasser une vision en termes de hiérarchie
et dinégalités sociales qui est devenue impropre
à décrire de nouveaux phénomènes de décrochage
économique et de rupture sociale pour une frange toujours plus
large de la population.
Cependant le terme dexclusion échoue le plus souvent à
caractériser sociologiquement lorigine ou les causes du
phénomène quil décrit. Les lointains processus
évoqués (la mondialisation de léconomie,
les gains de production liés aux avancées du progrès
technique), paraissent en quelque sorte hors datteinte des citoyens
comme des dirigeants politiques et économiques à léchelon
national (qui dailleurs échappent ainsi à toute
responsabilité et à toute remise en cause). Inclinant
à la description de phénomènes macro-économiques
inaccessibles et qui semblent sauto-engendrer, faisant limpasse
sur lorigine des situations quelle donne à voir,
lexclusion devient alors une notion catalogue dexpériences
hétérogènes et dramatiques dont les causes collectives
demeurent dans lombre : son pouvoir danalyse se dissout.
Par ailleurs lintérêt descriptif même de la
notion dexclusion est entaché par le flou qui caractérise
le terme. De quelle exclusion parle-t-on ? Sagit-il dune
exclusion économique ? Dune exclusion sociale ? Dune
exclusion culturelle ? Séduisant par sa capacité à
évoquer une multitude de situations, le terme trouve précisément
là ses limites. Dans les faits, non seulement le terme dexclusion
ne permet guère de faire une distinction entre léconomique,
le social et le culturel mais, parce que la force péremptoire
de la notion évoque bel et bien lidée dune
rupture totale, elle tend implicitement à légitimer lamalgame
entre les trois domaines : lexclu économique, exclu du
marché du travail et donc en partie du marché des biens
de consommation, serait aussi un individu caractérisé
par la fragilité de ses liens sociaux et la faiblesse de sa participation
sociale en général, voire un marginal, défini par
son éloignement de la culture et des valeurs dune « middle class » supposée actualiser toutes les dimensions
de la « normalité ».
Pour ma part, plutôt que d« exclus », je propose
de parler de « catégories moyennes paupérisées
» : il sagit alors de montrer, dans un premier temps, que
les populations pauvres partagent bel et bien les valeurs et les aspirations
des classes moyennes dont le manque de ressources économiques
les tient pour linstant éloignées et, dans un deuxième
temps, de comprendre en quoi un tel conformisme peut être destructeur
de toute identité collective critique chez les plus pauvres,
quil laisse alors particulièrement démunis et frustrés
devant limpossibilité de réaliser le modèle
envié des catégories moyennes.
Voulez-vous,
à la manière de Durkheim, traiter ce « fait social
comme une chose », de lextérieur, ou pensez-vous que
cet objet se prête mieux à une approche « compréhensive
», prenant en compte la subjectivité et lexpérience
des acteurs ?
Sil
est impensable de négliger les processus macro-sociaux à
luvre dans lexclusion, lapproche « compréhensive » est sans doute celle qui permet dappréhender le
mieux les phénomènes de grande précarité.
Il est en effet capital de comprendre la manière dont les individus
en situation dexclusion économique vivent cette situation,
et en particulier la façon dont ils peuvent y résister
sur un plan pratique (comment peuvent-ils améliorer leurs ressources
matérielles ?) et symbolique (comment parviennent-ils à
tenir à distance le discrédit attaché à
leur situation de pauvreté ?).
Par ailleurs, en cherchant à se mettre à la place de lacteur,
en lui laissant le plus souvent possible la parole pour exprimer son
parcours et sa situation présente, le sociologue parvient sans
doute plus facilement à éviter le piège du sociocentrisme,
qui reviendrait à appliquer à lanalyse des situations
observées les critères propres du chercheur et du milieu
social qui est le sien. Au fond, la méthode compréhensive
est celle qui paraît offrir les meilleures garanties contre une
description des personnes pauvres uniquement à partir des traits
qui les différencient des catégories moyennes prises implicitement
comme référence. La méthode compréhensive
permet à la fois de séloigner des catégories
institutionnelles promptes à pathologiser les populations démunies
(qui deviennent autant de « cas sociaux »), et de reconsidérer
ces populations sous langle de leur capacité daction,
en sécartant dune vision de la pauvreté essentiellement
développée dans les termes de la passivité et de
la dépendance.
Votre
conception de lexclusion a-t-elle évolué au cours
de vos travaux ? De quelle façon ?
Si
ma conception de lexclusion a pu évoluer au cours de mes
travaux, cest peut-être moins sur un plan théorique
que sur un plan personnel, dans le regard que je peux porter sur les
personnes que lon désigne comme des exclus. Pour parler
avec franchise, et bien que ce ne soit pas très flatteur pour
moi, je crois que je navais pas réalisé, avant de
rencontrer des personnes en situation dexclusion pour mes recherches
(il y a environ six ans), à quel point elles me ressemblaient.
Lorsquon appartient aux catégories moyennes « intégrées », il est sans doute difficile de se libérer totalement
dun fond dincompréhension voire de suspicion à
légard de ceux qui demeurent à leurs marges : font-ils
tout pour sen sortir ? À leur place, est-ce que je naurais
pas plus de volonté ? De ressources ? Nont-ils pas un mode
de vie et des « murs » qui les empêchent, quoi
quil arrive, de sintégrer ? Les entretiens menés
avec les habitants démunis de la banlieue mont permis de
balayer quelques préjugés tenaces, et den dénoncer
par la suite plus lucidement le poids néfaste dans les politiques
sociales dont ces populations sont les cibles.
En particulier, je crois que lon peut en grande partie expliquer
léchec du « partenariat » prôné
avec les habitants défavorisés des grands ensembles dans
le cadre de la politique de la ville, depuis le début des années
quatre-vingts, par la « distance sociale » qui sépare
les décideurs des populations démunies, et par les présupposés
très négatifs quont souvent les premiers à
légard des secondes. La volonté dinsérer
les habitants démunis de la banlieue dans un véritable
partenariat local est à lévidence sincère,
mais cette injonction au partenariat comporte des freins puissants dans
la représentation négative implicite des « partenaires
» potentiels. Tout se passe comme si les gens de la banlieue ne
pouvaient constituer des acteurs et des interlocuteurs valables dans
la mesure où leurs comportements semblent parfois varier des
critères de la civilité (voire de la normalité)
définis par les catégories moyennes et supérieures
parmi lesquelles se recrute précisément la très
grande majorité des professionnels de la politique de la ville : ils napparaissent pas vraiment comme des citoyens responsables,
raisonnables et compétents.
Le partenariat invoqué sert alors dalibi (car les habitants
ne sont pas jugés dignes ou capables dêtre les partenaires
actifs que lon recherche) à une démocratie locale
aussitôt annulée.
Lexclusion
remet-elle en cause lÉtat social à la française
tel quil sest développé depuis le XIXe siècle ?
Sans
nul doute lexclusion remet au moins partiellement en cause lÉtat
social à la française dès lors que le moteur principal
de lintégration, le travail, entre en crise. La difficulté
daccès à lemploi sape les fondements du pacte
républicain puisque lacceptation par chaque individu des
contraintes de la société nest plus la garantie
de lintégration, cest-à-dire de laccès
à un haut niveau de protection et de participation sociales.
De manière plus générale, on peut dire que les
institutions républicaines tiraient leur légitimité
de la correspondance assurée entre intérêt général
et intérêt personnel, entre cohésion sociale et
bien-être individuel. Or, pour une frange de moins en moins étroite
de la population, ce pacte nest plus tenu, le message républicain
de fraternité et dégalité devient hypocrite
et, de façon concrète, ladhésion aux normes
collectives savère inutile voire néfaste dès
lors que lon nen retire aucun profit individuel. Ainsi la
violence urbaine « anti-institutionnelle », lisible dans les
attaques de biens publics et demployés du service public,
trouve une de ses explications dans les décalages ressentis entre
les principes prônés et leur dégradation effective,
dans les rancurs que peuvent susciter les promesses non tenues
dun progrès social pour tous.
Il devient urgent que la sphère politique écoute ces déceptions,
ces frustrations, sous peine que les populations démunies ne
se tournent vers des remèdes illusoires : les fausses alternatives
proposées par lextrême droite par exemple, ou encore
un repli communautaire ethnique toujours menacé d(auto)enfermement.
©
CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « Lexclusion
existe-t-elle ? »