Les réponses d’Agnès Villechaise-Dupont
 

 

 

L’exclusion est une notion couramment utilisée aujourd’hui. Quel est, selon vous, l’apport des sciences sociales à la compréhension de cette question ?

Les sciences sociales peuvent contribuer à préciser la signification de l’exclusion, à montrer l’intérêt du terme mais aussi ses limites, aussi bien descriptives qu’explicatives.
Le succès de la notion d’exclusion tient sans aucun doute à sa capacité d’exprimer la coupure qui semble désormais exister entre d’une part, comme le dit Alain Touraine, une majorité de « in », consommateurs protégés et ayant accès à un niveau de vie tenu pour satisfaisant, et d’autre part une minorité croissante de « out », absents du marché du travail et de la consommation : l’idée d’exclusion permet de dépasser une vision en termes de hiérarchie et d’inégalités sociales qui est devenue impropre à décrire de nouveaux phénomènes de décrochage économique et de rupture sociale pour une frange toujours plus large de la population.
Cependant le terme d’exclusion échoue le plus souvent à caractériser sociologiquement l’origine ou les causes du phénomène qu’il décrit. Les lointains processus évoqués (la mondialisation de l’économie, les gains de production liés aux avancées du progrès technique), paraissent en quelque sorte hors d’atteinte des citoyens comme des dirigeants politiques et économiques à l’échelon national (qui d’ailleurs échappent ainsi à toute responsabilité et à toute remise en cause). Inclinant à la description de phénomènes macro-économiques inaccessibles et qui semblent s’auto-engendrer, faisant l’impasse sur l’origine des situations qu’elle donne à voir, l’exclusion devient alors une notion catalogue d’expériences hétérogènes et dramatiques dont les causes collectives demeurent dans l’ombre : son pouvoir d’analyse se dissout.
Par ailleurs l’intérêt descriptif même de la notion d’exclusion est entaché par le flou qui caractérise le terme. De quelle exclusion parle-t-on ? S’agit-il d’une exclusion économique ? D’une exclusion sociale ? D’une exclusion culturelle ? Séduisant par sa capacité à évoquer une multitude de situations, le terme trouve précisément là ses limites. Dans les faits, non seulement le terme d’exclusion ne permet guère de faire une distinction entre l’économique, le social et le culturel mais, parce que la force péremptoire de la notion évoque bel et bien l’idée d’une rupture totale, elle tend implicitement à légitimer l’amalgame entre les trois domaines : l’exclu économique, exclu du marché du travail et donc en partie du marché des biens de consommation, serait aussi un individu caractérisé par la fragilité de ses liens sociaux et la faiblesse de sa participation sociale en général, voire un marginal, défini par son éloignement de la culture et des valeurs d’une « middle class » supposée actualiser toutes les dimensions de la « normalité ».
Pour ma part, plutôt que d’« exclus », je propose de parler de « catégories moyennes paupérisées  » : il s’agit alors de montrer, dans un premier temps, que les populations pauvres partagent bel et bien les valeurs et les aspirations des classes moyennes dont le manque de ressources économiques les tient pour l’instant éloignées et, dans un deuxième temps, de comprendre en quoi un tel conformisme peut être destructeur de toute identité collective critique chez les plus pauvres, qu’il laisse alors particulièrement démunis et frustrés devant l’impossibilité de réaliser le modèle envié des catégories moyennes.

Voulez-vous, à la manière de Durkheim, traiter ce « fait social comme une chose », de l’extérieur, ou pensez-vous que cet objet se prête mieux à une approche « compréhensive », prenant en compte la subjectivité et l’expérience des acteurs ?

S’il est impensable de négliger les processus macro-sociaux à l’œuvre dans l’exclusion, l’approche « compréhensive » est sans doute celle qui permet d’appréhender le mieux les phénomènes de grande précarité. Il est en effet capital de comprendre la manière dont les individus en situation d’exclusion économique vivent cette situation, et en particulier la façon dont ils peuvent y résister sur un plan pratique (comment peuvent-ils améliorer leurs ressources matérielles ?) et symbolique (comment parviennent-ils à tenir à distance le discrédit attaché à leur situation de pauvreté ?).
Par ailleurs, en cherchant à se mettre à la place de l’acteur, en lui laissant le plus souvent possible la parole pour exprimer son parcours et sa situation présente, le sociologue parvient sans doute plus facilement à éviter le piège du sociocentrisme, qui reviendrait à appliquer à l’analyse des situations observées les critères propres du chercheur et du milieu social qui est le sien. Au fond, la méthode compréhensive est celle qui paraît offrir les meilleures garanties contre une description des personnes pauvres uniquement à partir des traits qui les différencient des catégories moyennes prises implicitement comme référence. La méthode compréhensive permet à la fois de s’éloigner des catégories institutionnelles promptes à pathologiser les populations démunies (qui deviennent autant de « cas sociaux »), et de reconsidérer ces populations sous l’angle de leur capacité d’action, en s’écartant d’une vision de la pauvreté essentiellement développée dans les termes de la passivité et de la dépendance.

Votre conception de l’exclusion a-t-elle évolué au cours de vos travaux ? De quelle façon ?

Si ma conception de l’exclusion a pu évoluer au cours de mes travaux, c’est peut-être moins sur un plan théorique que sur un plan personnel, dans le regard que je peux porter sur les personnes que l’on désigne comme des exclus. Pour parler avec franchise, et bien que ce ne soit pas très flatteur pour moi, je crois que je n’avais pas réalisé, avant de rencontrer des personnes en situation d’exclusion pour mes recherches (il y a environ six ans), à quel point elles me ressemblaient. Lorsqu’on appartient aux catégories moyennes « intégrées », il est sans doute difficile de se libérer totalement d’un fond d’incompréhension voire de suspicion à l’égard de ceux qui demeurent à leurs marges : font-ils tout pour s’en sortir ? À leur place, est-ce que je n’aurais pas plus de volonté ? De ressources ? N’ont-ils pas un mode de vie et des « mœurs » qui les empêchent, quoi qu’il arrive, de s’intégrer ? Les entretiens menés avec les habitants démunis de la banlieue m’ont permis de balayer quelques préjugés tenaces, et d’en dénoncer par la suite plus lucidement le poids néfaste dans les politiques sociales dont ces populations sont les cibles.
En particulier, je crois que l’on peut en grande partie expliquer l’échec du « partenariat » prôné avec les habitants défavorisés des grands ensembles dans le cadre de la politique de la ville, depuis le début des années quatre-vingts, par la « distance sociale » qui sépare les décideurs des populations démunies, et par les présupposés très négatifs qu’ont souvent les premiers à l’égard des secondes. La volonté d’insérer les habitants démunis de la banlieue dans un véritable partenariat local est à l’évidence sincère, mais cette injonction au partenariat comporte des freins puissants dans la représentation négative implicite des « partenaires  » potentiels. Tout se passe comme si les gens de la banlieue ne pouvaient constituer des acteurs et des interlocuteurs valables dans la mesure où leurs comportements semblent parfois varier des critères de la civilité (voire de la normalité) définis par les catégories moyennes et supérieures parmi lesquelles se recrute précisément la très grande majorité des professionnels de la politique de la ville : ils n’apparaissent pas vraiment comme des citoyens responsables, raisonnables et compétents.
Le partenariat invoqué sert alors d’alibi (car les habitants ne sont pas jugés dignes ou capables d’être les partenaires actifs que l’on recherche) à une démocratie locale aussitôt annulée.

L’exclusion remet-elle en cause l’État social à la française tel qu’il s’est développé depuis le XIXe siècle ?

Sans nul doute l’exclusion remet au moins partiellement en cause l’État social à la française dès lors que le moteur principal de l’intégration, le travail, entre en crise. La difficulté d’accès à l’emploi sape les fondements du pacte républicain puisque l’acceptation par chaque individu des contraintes de la société n’est plus la garantie de l’intégration, c’est-à-dire de l’accès à un haut niveau de protection et de participation sociales.
De manière plus générale, on peut dire que les institutions républicaines tiraient leur légitimité de la correspondance assurée entre intérêt général et intérêt personnel, entre cohésion sociale et bien-être individuel. Or, pour une frange de moins en moins étroite de la population, ce pacte n’est plus tenu, le message républicain de fraternité et d’égalité devient hypocrite et, de façon concrète, l’adhésion aux normes collectives s’avère inutile voire néfaste dès lors que l’on n’en retire aucun profit individuel. Ainsi la violence urbaine « anti-institutionnelle », lisible dans les attaques de biens publics et d’employés du service public, trouve une de ses explications dans les décalages ressentis entre les principes prônés et leur dégradation effective, dans les rancœurs que peuvent susciter les promesses non tenues d’un progrès social pour tous.
Il devient urgent que la sphère politique écoute ces déceptions, ces frustrations, sous peine que les populations démunies ne se tournent vers des remèdes illusoires : les fausses alternatives proposées par l’extrême droite par exemple, ou encore un repli communautaire ethnique toujours menacé d’(auto)enfermement.

 

© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique « L’exclusion existe-t-elle ? »