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Les
intervenants : Robert Castel, Cédric Frétigné, Annie Garnier-Muller,
André Gueslin, Serge Paugam, Jacques Rancière et Sébastien Schehr.
L'animateur : Philippe Frémeaux, rédacteur en chef d'Alternatives
économiques.
Dans le public : une classe de terminale ES du lycée Geoffroy-St-Hilaire
d'Étampes (91).
Le texte qui suit
reprend l'essentiel des propos tenus par les différents intervenants
dans l'ordre de déroulement du débat. Il ne s'agit donc pas d'une retranscription
in extenso. Nous avons plus particulièrement cherché à exposer
les raisonnements des intervenants, sans reprendre les présentations
faites par Philippe Frémeaux.
Pour chaque période, vous pourrez au choix écouter un bref extrait sonore
ou la séquence entière.
Il est toujours possible d'écouter l'intégralité
du débat en continu (1 h 54 min - 14 Mo).
PREMIÈRE PARTIE
Comment
appréhender l'exclusion :
un fait ou une notion ?
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Introduction
de Philippe Frémeaux
Au fond, cette notion est récente, et ses conditions d'apparition
sont liées aux bouleversements que nous avons connus au cours des
dernières décennies. Dans l'après-guerre, la pauvreté touchait les
personnes âgées, les salariés agricoles, les indépendants en voie
de disparition ou quelques marginaux ; elle apparaissait comme
les séquelles du passé, et les vrais conflits d'intérêts qui structuraient
le social étaient ceux qui opposaient les ouvriers et les patrons,
au sein d'un salariat qui devait se généraliser. Tout a changé dans
les années 70 avec l'arrivée du chômage de masse, et l'exclusion
durable du monde de l'emploi des jeunes en difficulté d'insertion,
des travailleurs âgés, des BNQ (bas niveaux de qualification), victimes
des évolutions techniques ou de la concurrence internationale. Dans
le même temps, la généralisation du salariat permettait l'amélioration
du sort de plusieurs catégories, telles que les retraités et les
femmes. La misère et la précarité se sont donc développées à la
marge du salariat, d'où l'apparition puis le succès de la notion
d'exclusion, constatant l'insuffisance du nombre d'emplois convenables
par rapport aux travailleurs disponibles ; mais on en a rapidement
fait la critique, l'exclusion se concentrant sur le traitement social
de la grande pauvreté, en négligeant les processus qui lui avaient
donné naissance. Peut-on se contenter de légitimer ce retour à l'assistance,
dans le cadre de l'État-Providence, avec le RMI (un minimum en dessous
du SMIC), la couverture maladie universelle (CMU) et demain la « prime
à l'emploi », qui masquera elle aussi les bas salaires ?
Il faut rappeler aussi que le chômage de masse et la précarité croissante
ne sont pas sans rapport avec la volonté constante du patronat de
casser l'unité du salariat, qui avait donné leur force aux salariés :
on le voit encore aujourd'hui avec la mise en place d'un actionnariat
salarié, très inégalitaire. On peut aussi rappeler le continuum
entre salariés et exclus ; l'actualité de l'exclusion ne concerne
pas seulement les SDF, mais aussi les millions de travailleurs pauvres,
qui ne disparaîtront pas avec le plein emploi promis pour demain,
bien au contraire. |
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Robert
Castel : L'exclusion est l'envers de la société salariale
L'exclusion est un peu un « mot valise ».
Sont exclus : le chômeur de longue durée, le jeune de banlieue,
le handicapé... Ils n'ont ni le même passé, ni le même vécu, ni
le même avenir. En même temps, l'exclusion est une notion statique,
qui laisse entendre que certains sont hors du social ; en fait
personne n'est hors du social. Je préfère la notion de désaffiliation,
qui rend compte d'un processus, d'une trajectoire, en cherchant
à remonter en amont, et les phénomènes de vulnérabilité et de précarité.
En amont, on trouve un rapport fort au travail, que j'ai étudié
de manière historique, par la reconstruction de ce « grand
intégrateur » qu'a été le travail. Il faut se demander
comme s'est imposée la centralité du travail dans notre société.
Jadis, le travail était lié à des situations misérables et méprisées,
celles d'une grande partie du peuple. Progressivement, le travail
est devenu une sorte de socle à partir duquel non seulement les
gens avaient un revenu convenable mais surtout des protections et
des droits. La condition salariale a ainsi donné une place à la
majorité des sujets sociaux. |
Cédric
Frétigné : Plusieurs « mondes de
l'exclusion »
J'ai été dans un premier temps très dubitatif face à la notion d'exclusion,
ayant constaté l'impossibilité de séparer radicalement les inclus
et les exclus. On peut néanmoins prendre au sérieux la notion d'exclusion
mais à condition de parler de « mondes de l'exclusion »
(d'après la théorie de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, dans La
Justification). Comment peut-on réunir des populations si différentes
sous un même vocable ? Boltanski et Thévenot recensent six
mondes sociaux différents, ayant chacun leurs exclus : le monde
industriel, le monde marchand, le monde de la tradition, etc. Les
catégories qui reviennent le plus souvent, les SDF et les chômeurs
de longue durée, sont naturellement ceux qui cumulent le plus grand
nombre de situations d'exclusion, ce qui en fait des figures idéal-typiques
du phénomène. |
Annie
Garnier-Muller : Une stigmatisation des quartiers et une justification
politique
Le concept d'exclusion est lié à des changements dans les terminologies,
et la montée de discours de justification politique, dans un contexte
de concurrence généralisée, de délocalisations d'entreprises, de
chômage... Les quartiers populaires n'apparaissaient plus que comme
des « quartiers d'exil », avec un seul type
de population. Il faut rappeler, au-delà de cette stigmatisation,
qu'il y a encore dans ces quartiers toutes sortes de populations :
ceux qui sont « en dehors » et qui vivent
dans la rue, mais aussi ceux qui ont été frappés par le chômage
mais qui restent dans le « dedans », ceux
qui conservent une activité, et d'une manière générale ceux qui
ont gardé les valeurs du travail héritées du XIXe siècle et de ses luttes. |
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André
Gueslin : Au-delà de la simple marginalité, l'exclusion est
un ghetto culturel
Travaillant sur le XIXe siècle, mais aussi sur le XXe,
j'ai été confronté au problème de la définition de la grande pauvreté
(et pas seulement la condition du « peuple »).
J'ai alors constaté que la notion de marginalité ne suffisait pas.
Le marginal demeurait lié à la société, alors que les pauvres tendent
à devenir une sous-culture, un ghetto dont on ne peut sortir (d'après
l'approche d'Oscar Lewis). C'est pourquoi j'ai adopté la notion
d'exclusion, qui reflète certes une réalité multiforme, hétérogène,
mais qui est caractérisée par l'absence de droits politiques, et
d'autres caractéristiques telles que l'analphabétisme. Par la suite,
j'ai pensé que d'autres populations pouvaient être étudiées au regard
de ce terme d'exclusion : la minorité religieuse, l'étranger,
le prisonnier, et aussi les minorités sexuelles (qui s'excluent
elles-mêmes)... Quels documents historiques utiliser ? Les
pauvres n'ont pas d'histoire, n'ont pas de parole. Je devais donc
passer par les « entrepreneurs de morale »
qui les encadrent, et contribuent à les exclure : police, justice,
travailleurs sociaux. Pour moi, l'exclusion, c'est d'abord une affaire
culturelle ; elle est liée à des contre-sociétés (depuis la
cour des Miracles mythique jusqu'aux hippies...) développant des
contre-cultures qui sont différentes et qui créent du lien
social ne correspondant pas au lien social dominant. |
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Serge
Paugam : L'exclusion est institutionnalisée par la société,
elle en fait partie
Ce qui est gênant concernant la pauvreté et l'exclusion, c'est le
besoin de définir des populations, et de les compter. Il faut d'abord
sortir d'une définition substantialiste ; dans mes travaux,
je me suis attaché à l'expérience vécue des populations s'adressant
aux services d'action sociale (aujourd'hui, j'adopterais une définition
plus large, englobant la précarité). J'ai insisté sur l'identification
négative de soi chez les exclus ; de plus, il s'agit d'un processus.
Mais ce qui me paraît important, et que l'on oublie souvent, c'est
que ces populations ne sont pas en dehors du système : la catégorie
des « RMIstes » fait partie du langage commun ;
les catégories d'exclus ont été institutionnalisées, elles font
partie intégrante de la société ; le RMI ne devait pas, en
particulier, venir concurrencer le SMIC. Il faut donc prendre en
compte le processus de création de ces catégories de pauvres. Il
faut enfin rompre avec l'idée de passivité des populations, qui
ne seraient que des assistés victimes du système, et insister sur
leurs stratégies de survie. Je propose donc de réfléchir à la notion
d'exclusion comme une prénotion à dépasser, comme avec la désaffiliation
chez R. Castel. |
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Jacques
Rancière : L'importance de la dimension symbolique de l'exclusion
Il y a des situations, et il y a un système économique global qui
entraîne ces situations. Il y a aussi un système de structuration
symbolique, qui sépare artificiellement un dedans et un dehors ;
le concept d'exclusion définit aussi le bon côté, le dedans... Au
XIXe siècle, on parlait de personnes qui sont dans la société mais
ne sont pas « de » la société : les travailleurs
salariés n'avaient pas le droit de vote, et n'étaient pas non plus
reconnus dans leurs manifestations politiques. Face à cette exclusion
structurante, on a pu voir des réactions de contre-structuration
symbolique, comme dans le mouvement ouvrier. Aujourd'hui encore,
il faut rappeler que ceux qui décrochent font encore partie de la
société, même s'ils sont dénués de visibilité symbolique. Alors
que l'on constate de nos jours une tendance à l'individualisation
des situations, le chômeur se trouvant dans un état pathologique,
dont il est responsable, et qui appelle des réponses en termes d'assistance... |
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Sébastien
Schehr : Ce sont aussi les sociologues qui excluent
Ce qui m'intéresse, ce sont les « compétences des incompétents ».
Ce qui m'a gêné, c'était le point de vue des sociologues sur ces
populations (on peut d'ailleurs généraliser : handicapés, retraités,
jeunes marginaux) : en mettant en avant la figure idéale du
travailleur salarié, le sociologue disqualifie ceux qui ne rentrent
pas dans cette catégorie. En étudiant des itinéraires de jeunes
chômeurs, leurs pratiques quotidiennes souvent négligées par les
travaux sociologiques, j'ai voulu montrer que la vie ne se limite
pas au travail, qu'il y a un « ailleurs »
et un « en-dehors » : amour, famille,
groupes formels ou informels. J'ai donc mené un travail empirique
et « qualitatif », s'intéressant à la fois
à la vie d'« inclus » et d'« exclu »,
sans hiérarchie implicite. La rupture du lien social est souvent
considérée comme une catastrophe, alors que la prise de distance,
la rupture, la dissidence font partie de la vie... Au lieu de réduire
la vie des chômeurs à la recherche d'un emploi, il faut prendre
en compte les compétences des « exclus »,
leurs capacités d'organisation (comme dans le mouvement des chômeurs
de 1997-1998, sous-estimé par les sociologues). |
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Critique
par S.Paugam : Il ne faut pas oublier l'interdépendance
des sphères (famille, travail, sociabilité...). On a trop tendance
à penser aujourd'hui que l'individu fait ce qu'il veut, qu'il peut
changer de casquettes... Or les statistiques prouvent que l'exclusion
économique s'accompagne d'une perte de sociabilité et d'une moindre
participation à la vie associative et politique. |
Ph.
Frémeaux : Mais
n'y a-t-il pas un discours moralisateur, en faveur d'une normalisation
par le salariat ?
R. Castel : Personne n'est assez stupide pour faire
l'apologie du taylorisme... Si l'on peut trouver une alternative
au travail, tant mieux... car le travail a une dimension aliénante.
Mais il ne faut pas adopter le discours libéral, selon lequel l'individu
peut diriger librement sa vie ; il ne peut être autonome que
s'il a des « coulisses », que s'il s'appuie
sur une condition salariale solide. On sortira de la société salariale,
mais essayons de ne pas en sortir trop par le bas, d'échapper à
l'atomisation pré-industrielle... C'est par ce support salarial
que l'individu a pu conquérir des marges d'autonomie. |
Accès à la seconde partie du débat
Crédits
photos : © Bruno Tichadou
© CNDP 2001 - Lycée / La table ronde pédagogique
« Lexclusion existe-t-elle ? »
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