Ce reportage à l’école Saint-Bernard de Paris a été réalisé par le département Ville-École-Intégration du CNDP.
En arrivant à l’école Saint-Bernard, mon but était de fédérer l’équipe éducative autour de la vie scolaire (sans cassure entre scolaire et périscolaire) avec la volonté de privilégier la communication sur ce point, à l’intérieur comme à l’extérieur.
Outre l’accord de tous, cet objectif nécessitait d’élaborer un projet pédagogique commun (adultes et enfants) et d’améliorer le climat d’école afin d’en faire un lieu privilégié où mieux apprendre. Il fallait apprendre à vivre ensemble, disposer d’alternatives aux situations conflictuelles et aborder des sujets de réflexion proches des préoccupations des enfants.
Certains élèves présentaient de grosses difficultés d’adaptation au système scolaire et à ses exigences. Inscrire la médiation par les pairs dans la culture de l’école était pour eux, mais aussi pour les autres, une nécessité pour aborder désaccords, incivilités, micro-violences, dans une optique différente de gestion du conflit : échanger, argumenter, écouter et entendre l’autre, respecter son point de vue.
Depuis 5 ans, une permanence hebdomadaire de médiation est proposée aux élèves sous la conduite d’élèves médiateurs du collège Anne Frank et sous le regard expert de la médiatrice, Ida Naprous1. Les difficultés persistent et nos élèves ne sont pas devenus des « anges ». Mais, ils ont maintenant un lieu indispensable d’écoute et de parole et ils ont appris à différer le moment de résolution du conflit sans laisser s’installer la rancœur.
Marie-Jeanne Boretti
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L’école Saint-Bernard, construite sur le terrain d’un ancien presbytère démoli en 1904, est située dans un quartier du 11e arrondissement de Paris organisé autour de l’église Sainte-Marguerite.
Situé à proximité du faubourg Saint-Antoine, ce quartier avait, jusque dans les années 80, une forte population d’artisans qui s’est raréfiée depuis : menuisiers, miroitiers et fabricants de meubles, qui peuplaient les arrière-cours, ont disparu. Ils ont été remplacés par une population plutôt aisée : professions libérales et milieux artistiques en particulier.
Néanmoins, la Ville de Paris, par sa politique de logement, y a favorisé la mixité sociale et l’école Saint-Bernard, intégrée dans le RRS2 Anne Frank, accueille environ un tiers d’enfants de milieux socialement très défavorisés, dont une partie peu familiers avec la langue française.
![]() Faubourg Saint-Antoine |
![]() Église Sainte-Marguerite |
![]() Rue Saint-Bernard |
![]() Immeuble de la rue de Chanzy |
L’école Saint-Bernard, grâce à l’implication de tous les personnels, joue un rôle éducatif important pour le quartier.
Les parents sont globalement très satisfaits de l’école et l’on ne constate que quelques rares phénomènes d’évitement. Les seuls départs sont liés aux loyers parisiens de plus en plus difficiles à assumer par les familles qui, en s’agrandissant, aspirent à trouver plus d’espace ailleurs. Avec, pour conséquence, la raréfaction des fratries au sein de l’école.
![]() Cour de récréation |
![]() Couloir à l’entrée de l’école |
![]() Matériel pour jeunes artistes |
![]() Salle d’arts visuels |
Le projet d’école concerne le scolaire et le périscolaire ; il vise la réussite de chacun en prenant pour support la maîtrise de la langue et l’éducation à la citoyenneté. Ces deux axes sont étroitement liés : en donnant du sens et en mettant des mots de plus en plus précis sur ce qu’ils ressentent, les élèves développent l’affirmation de soi, l’acceptation de l’autre et la gestion de leurs émotions... autant de points qui améliorent le climat de vie.
Les actions de l’école s’appuient sur une cohérence globale et des interactions impliquant l’ensemble des adultes qui interviennent en fonction de leurs responsabilités respectives sur les temps scolaires et périscolaires.
Elles donnent une priorité à la communication orale à travers la lecture expressive d’histoires mais aussi de textes écrits par les élèves, la récitation de poésie, l’expression théâtrale, les cercles de parole et d’écoute, la médiation par les pairs, le chant, le discours, les débats, enquêtes et micro-trottoirs, etc.
Ces activités sont en relation directe avec le programme et le socle commun de connaissances. Le projet de web radio, qui démarrera à l’école Saint-Bernard en mai 2012 et impliquera toute l’équipe éducative et ses partenaires, a pour objectif de les faire connaître et de les valoriser tout en renforçant leur synergie.
Le site de l'école et sa page médiation.
L’équipe éducative de l’école, sous l’impulsion de sa directrice, Mme Boretti, mène depuis septembre 2004 un travail de réflexion pour améliorer le climat scolaire. L’état des enfants après les interclasses, et en particulier après la longue coupure de midi, préoccupait particulièrement le personnel. Les enseignants récupéraient des élèves fatigués, agressifs, énervés, parfois blessés - conséquence d’incivilités et de petites violences vécues par les enfants à la cantine ou dans la cour de récréation. Une situation, au final, peu propice aux apprentissages.
Une première action, avec les élèves de l’école, a porté sur le règlement scolaire pour qu’ils se l’approprient ; ils le connaissaient mais ne le respectaient pas toujours.
L’action se déroule, avec les enseignants, sur le temps de classe et, avec les animateurs, sur les temps d’interclasse. Une idée forte : « L’enfant est un élève de son arrivée à l’école à sa sortie, l’après-midi, après la classe. »
Il fallait éviter de reproduire la dichotomie constatée par les élèves dans l’ancien règlement : « un lieu école » et « un lieu interclasse » avec pour conséquence un comportement avec les enseignants et un autre avec les animateurs.
De leur côté, enseignants et animateurs réfléchissent sur la cohérence entre les différents temps - classe, interclasse, périscolaire - et l’équipe se fédère autour de projets communs. Le centre de loisirs, présent le mercredi dans les murs de l’école, s’implique, avec des interventions de sa directrice, Nathalie Piller, dans le cadre de la BCD à midi et après la classe, favorisant ainsi la cohérence éducative.
L‘école Saint-Bernard fait le choix de donner aux enfants les moyens d’exprimer par la parole leurs émotions et leurs sentiments : « La parole contre les bagarres et les agressions de toute nature. »
Ainsi, l’expérience de la médiation au collège Anne Frank, menée par Ida Naprous et expliquée par des collégiens apprentis médiateurs (voir les vidéos des élèves) aux élèves et aux personnels de l’école en mai 2006 y trouve naturellement son prolongement. À la rentrée 2007, une première expérimentation démarre avec des enfants volontaires sur des temps d’interclasse : initiation à la médiation par Ida Naprous, formation juridique des enfants par une avocate pour les élèves de CM1 et CM2 et par le biais d’un jeu de rôle4 pour les CP et CE1.
À la rentrée 2007, en réponse à des demandes d’élèves, le travail se recentre sur une « permanence médiation » animée par la médiatrice et des collégiens qu’elle a formés. Les autres interventions sont remplacées par des activités en classe sous la conduite des enseignants.
Parallèlement, la médiatrice effectue des formations auprès des personnels. À la fin de l’année, tout le monde savait ce qu’était la médiation.
À la rentrée 2011, le fonctionnement de la médiation est désormais bien rodé.
Les élèves impliqués dans un conflit5 qu’ils n’estiment pas être capables de résoudre eux-mêmes demandent à participer à une médiation.
Sophie Dominguez6, personne référente, inscrit les demandes de médiation dans « le cahier de la médiation », à la demande des enfants ou avec leur accord si la suggestion vient de la directrice ou d’un professeur. Elle joue un rôle central concernant les demandes de médiation, leur gestion et leur suivi. « Le lien se tisse entre elle et les enfants, entre elle et les enseignants, entre elle et la médiatrice… ce qui rend transparent ce moment tout en respectant le secret de la médiation », explique la directrice.
Les élèves inscrits attendent leur tour, sachant qu’il peut y avoir des priorités en fonction de la gravité des situations.
Les médiations sont prises en charge par la médiatrice et les collégiens qui assurent une médiation au cours de la permanence du jeudi de 12 h 30 à 13 h 20.
Une médiation se déroule selon un cadre et des phases décrits dans le dossier « La médiation par les pairs » (voir aussi la présentation vidéo par un élève du collège Anne Frank, et la transcription textuelle).
Une deuxième médiation peut être nécessaire si l’accord trouvé est fragile ou si la médiation révèle un autre conflit avec un autre enfant.
Après chaque médiation, la médiatrice consigne les éléments du suivi dans le cahier de la médiation : comment s’est passée la médiation, s’il faut être particulièrement vigilant par rapport à un enfant, si la médiation a révélé un autre conflit que celui traité...
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| Médiations animées par des élèves médiateurs du collège Anne Frank, sous la supervision de la médiatrice Ida Naprous | |
Un atelier théâtre permet, dans chaque CP, de travailler le vocabulaire des émotions et des sentiments (des expressions aussi simples que « être triste », « être joyeux », « être gai ») en donnant du sens à la médiation : les élèves acquièrent les mots pour s’exprimer.
Des « ateliers philo » se déroulent autour de thèmes très concrets, en s’appuyant sur de petits livres qui mettent en scène des situations de la vie courante des enfants. Ils apportent aux élèves le vocabulaire nécessaire à l’expression et les aident à réfléchir sur ce que sont les conflits.
Les élèves délégués de CM et ceux de 6e suivent une formation de délégué à la Maison des Ensembles (Ligue de l’Enseignement) depuis septembre 2011 et s’engagent sur des actions. En 2010, les CM2 ont réalisé et diffusé une enquête sur le rôle de la médiation à destination des élèves et de leurs parents. Les années précédentes les CM ont travaillé sur le règlement intérieur.
Les enseignants souhaitaient que toute l’école puisse être informée sur la médiation et son fonctionnement. Les CP, en particulier, alors qu’ils étaient aussi concernés, n’en connaissaient pas trop l’existence de façon explicite et les demandes de médiation étaient toujours faites par l’adulte.
La réponse trouvée a été la mise en place de « la semaine de la médiation » qui se déroule dès le début de l’année avec la participation de tous les personnels. Chacun à sa manière (à partir du livre, du règlement...) et avec ses stratégies explique la médiation aux élèves.
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Le 1er février 2012, des médiateurs du collège Anne Frank et deux délégués de l’école Saint-Bernard se sont rendus à l’Assemblée nationale où s’est déroulé un échange très riche sur la médiation avec M. Raimbourg, député de Loire-Atlantique.

Les élèves devant l’Assemblée nationale
avec M. Morin, assistant parlementaire
La médiation est bien ancrée à l’école Saint-Bernard, pour les personnels, qui se sentent tous concernés et pour les élèves, qui s’inscrivent spontanément aux médiations lorsqu’ils le jugent nécessaire : ils savent reconnaître les problèmes qu’ils peuvent régler entre eux et ceux qui nécessitent une médiation.
La confiance envers la médiatrice est totale : les élèves savent qu’ils peuvent tout dire, que la médiation reste secrète et qu’aucune information ne sera transmise à l’extérieur dans la mesure où ils ne mettent pas autrui en danger.
Pour les parents, la médiation est devenue une évidence ; elle fait partie de la vie quotidienne à l’école et rend la vie plus facile à leurs enfants. « Si on supprimait la médiation, cela soulèverait un tollé général ! », déclare Mme Boretti.
Mme Naprous intervient au conseil d‘école et participe également, avec des collégiens médiateurs, à un stand médiation qui se tient à la fête de l’école en juin.
La directrice constate, chaque année, une amélioration du climat scolaire dès l’annonce de la reprise des médiations : « Tous les ans, avant la mise en place de la médiation, on a une période difficile. À partir du moment où l'on sait qu’Ida Naprous reprend sa permanence, tout retombe. Les enfants qui s’inscrivent à la médiation ne sont plus en train de se bagarrer. C’est pour cette raison que l’on a avancé la semaine de la médiation cette année. »
Dans les classes, à 13 h 30, c’est désormais plus tranquille ; les enseignants n’ont plus à gérer des conflits d’après interclasse et l’énervement des enfants. « Les enfants sont plus sereins et en meilleure situation d’écoute en BCD », nous dit Nathalie Piller qui constate que c’est également plus facile pour les animateurs.
Les enfants, plus calmes après les interclasses, sont plus disponibles pour les apprentissages. Les nombreuses actions qui se déroulent autour de la médiation leur permettent de développer non seulement des compétences sociales, mais aussi des compétences de maîtrise de la langue (l’accent mis sur le vocabulaire commence à porter ses fruits) et de la culture humaniste (propos racistes ou antisémites se font plus rares). Ils apprennent, à travers la médiation, à se mettre à la place des autres.
« En CE2 on a moins d’enfants - en dehors des petits nouveaux - qui posent problème sur la maîtrise de la langue et de la compréhension. Je sens une évolution dans la manière de s’exprimer des enfants qui utilisent spontanément les formules de politesse qui ne leur étaient pas naturelles. On peut parler de ‘civilité’ », explique Mme Boretti.
L’école Saint-Bernard, en s’appuyant sur son expérience, souhaite engager les autres écoles du RRS à mettre en place une permanence de la médiation, ce qui permettrait d’inscrire cette « culture de la médiation » au niveau du quartier.
Mme Boretti suggère la création d’un poste de médiateur, par groupe d’écoles, qui assurerait des permanences une journée par semaine dans chacune d’elles. Une équipe mobile de médiateurs formés pourrait répondre à cette organisation et gérer les situations d’urgence.
Le projet de médiation par les pairs a été soutenu par le CARDIE de Paris qui l’a financé (en heures supplémentaires).
Jean-Pierre Auclaire et Régis Guyon
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